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régissent ; or ces lois, qui se résument pour lui dans celle de l’évolution, lui paraissent identiques aux lois mêmes de la vie. Dans un livre très remarquable sur la Structure et la vie du corps social, M. Schaeffle, en bon Allemand, pousse la même thèse jusqu’au bout et l’appuie d’un grand appareil scientifique : il décrit minutieusement la cellule sociale, c’est-à-dire la famille, les tissus sociaux, les organes de la société, l’âme de la société. M. Jaeger, dans son Manuel de zoologie, classe les sociétés parmi les êtres vivans et en analyse les caractères comme un naturaliste. En France, un jeune philosophe vient d’écrire, dans un esprit analogue, une œuvre vigoureuse où sont pour la première fois étudiées scientifiquement les sociétés animales, ébauches de la société humaine. Gardons-nous de ne voir là que de pures questions de philosophie spéculative : ces intéressans problèmes sur les rapports des individualités et des sociétés ont leurs conclusions pratiques dans l’ordre politique comme dans l’ordre moral. Maintenant que les sciences naturelles sont justement en honneur, c’est dans leur domaine que les systèmes autoritaires vont à chaque instant chercher des argumens nouveaux et plus raffinés ; c’est là aussi que les esprits libéraux doivent chercher un nouvel appui pour leurs théories. Nous voudrions montrer quel est sur ce point capital l’état actuel de la question. Déjà, dans une précédente étude sur la théorie de l’état, nous avons fait à l’école idéaliste sa part légitime ; aujourd’hui nous devons faire celle de l’école naturaliste. Le problème s’agrandit, tout en demeurant au fond analogue : il ne s’agit plus seulement de l’état et des associations politiques, il s’agit des sociétés humaines en général et même des sociétés animales ; nous passons du domaine purement juridique et politique dans le domaine de la biologie, nous abordons cette partie de la science sociale qu’on peut appeler l’histoire naturelle des sociétés. Recherchons donc la nature essentielle de « l’organisme social, » soit chez les hommes, soit chez les animaux. En premier lieu, au point de vue physiologique, n’est-ce pas une véritable vie qui anime les sociétés ? En second lieu, a-t-on le droit d’en conclure, au point de vue psychologique, que les sociétés ont une véritable conscience d’elles-mêmes ? Nous n’examinerons aujourd’hui que la première de ces questions, réservant la seconde pour une étude prochaine. Cet examen nous permettra de reconnaître, si l’histoire naturelle des sociétés donne gain de cause à la politique autoritaire ou à la politique libérale.

Recherchons d’abord si M, Spencer et ses partisans n’ont pas raison d’assimiler la société à un organisme régi par les lois ordinaires de la vie. Quel est, selon tous les physiologistes, le premier