Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/380

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et le plus essentiel caractère d’un corps vivant ? C’est que des parties dissemblables y concourent à la conservation du tout. Un végétal, par exemple, se compose de parties différentes, racines, feuilles, fleurs, dont chacune sert à conserver l’ensemble. Les conditions que ce concours suppose peuvent, selon nous, se réduire à deux : 1° la division des fonctions entre les diverses parties et la spécialité de ces fonctions ; 2° leur solidarité et leur coopération à un but final. Or ce sont là aussi, il faut le reconnaître, les conditions de toute société animale ou humaine ; reprenons-les chacune à part. D’abord, là où ne se trouve pas une division de fonctions, il n’y a point encore organisation proprement dite : par exemple, dans un monceau de sable, les diverses parties se ressemblent toutes et agissent de la même manière, chacune isolément, comme si les autres n’existaient pas ; point de fonctions distribuées entre les divers grains de sable ; le monceau n’est donc pas un organisme. De même, un ensemble d’hommes menant une vie uniforme et toute rudimentaire l’un à côté de l’autre, dans un état d’isolement et d’indépendance mutuelle, ne forment pas une société ; plus les hommes sont encore voisins de l’état sauvage, plus ils ressemblent à ces agrégats où l’action des parties demeure isolée alors même que les parties sont voisines dans l’espace et dans le temps. Que les fonctions au contraire se divisent, que l’une des parties d’un végétal, par exemple, suce le suc de la terre, qu’une autre fasse circuler la sève, qu’une autre la purifie par la respiration au contact de l’air, aussitôt l’organisation commence. De même, que les hommes primitivement absorbés par une vie égoïste et uniforme partagent entre eux des travaux, que l’un cultive le sol, que l’autre construise des maisons, que l’autre fasse des vêtemens, la société commence. La division des fonctions est dans l’ordre physiologique, selon la lumineuse conception énoncée pour la première fois par Milne Edwards, ce qu’est la division du travail dans l’ordre économique. Cette division entraîne comme conséquence, soit dans l’organisme de l’être vivant, soit dans l’organisme des sociétés, la spécialité des fonctions et des travaux. Ce que font l’estomac, le cœur et les poumons, le cerveau ne le fait pas, et réciproquement. Dès lors devient nécessaire la seconde condition de développement et de vie que nous avons indiquée : il faut que les effets de la division et de la spécialisation soient compensés par la solidarité ; il faut dans l’animal que, le cerveau renonçant à se nourrir lui-même, l’estomac se charge d’élaborer sa nourriture, le cœur de la lui transmettre ; il faut que, dans la société, certains hommes prenant pour eux le soin de réfléchir aux affaires communes, d’autres prennent à leur place le soin de pourvoir à