Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/385

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dérober au rôle qui lui est assigné pour retomber sous sa propre loi et en sa propre inertie ; dans les organismes naturels au contraire, chaque organe tend à l’accomplissement d’une certaine action qui est nécessaire pour sa propre existence.

Comme cette existence même n’a pu se produire et ne peut se conserver que dans certaines conditions, il en résulte que l’organe, en tendant vers ce qui est nécessaire à son existence propre, semble au premier abord tendre aussi vers ce qui est nécessaire à l’existence du tout dont il fait partie. Cette apparence a produit deux conceptions selon nous erronées de la vie, l’une ayant trait à la causalité, l’autre à la finalité. La première consiste à supposer, au-dessus des tendances particulières de chaque partie, une cause spéciale qui présiderait à l’arrangement des parties mêmes : la force vitale, depuis longtemps en honneur dans l’école de Montpellier et dont un médecin de Paris reprenait récemment la défense désespérée [1]. Nous avouons ne pas saisir, pour notre part, en quoi cette force diffère des vertus occultes de la scolastique, du vinculum substantiale, de la faculté pulsifique des artères, de l’horreur du vide et autres entités érigées en causes. Il ne faut point multiplier les êtres sans nécessité. Quant à la finalité, dont on a voulu faire le propre de la vie, si on entend par là que chaque partie de l’être vivant est appropriée au tout par une intelligence résidant soit en dehors d’elle, soit en elle, la science moderne n’a pas besoin de cette hypothèse, et toute hypothèse inutile doit être rejetée comme une complication gratuite. Sans doute c’est une induction presque irrésistible qui nous fait concevoir les êtres vivans ou leur cause à l’image de l’intelligence humaine. Cette sorte de pensée agissant par l’intérieur, adaptant les moyens aux fins, les organes aux fonctions, ne pouvait manquer d’être présentée comme la caractéristique de la vie. On sait que cette opinion, si plausible au premier abord, est celle de M. Ravaisson, de M. Vacherot, de M. Renouvier, de M. Janet, de tous les philosophes qui admettent encore chez les êtres vivans des causes finales. Mais cette caractéristique de la vie est-elle bien sûre au point de vue de la science, dont toutes les découvertes tendent en sens contraire ? D’abord, le concours des organes dans les êtres vivans est beaucoup plus mécanique que n’est tenté de le croire un métaphysicien raisonnant sur l’abstrait : la science positive explique suffisamment, selon nous, l’harmonie vitale par l’action et la réaction mécanique de parties dont chacune agit à l’origine sans se préoccuper des autres, sans les connaître, sans vouloir leur bien. Rien d’égoïste au début comme les animalcules dont se compose un

  1. Voir la Vie, par M. Chauffard.