Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/394

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circonspect ; ses yeux errent constamment de côté et d’autre ; sa méfiance s’étend sur tout et il arrive presque toujours à découvrir à temps le danger qui menace la bande. » Il exerce le commandement par la voix. De temps en temps, il monte au sommet d’un grand arbre et du haut de cet observatoire il examine chaque objet d’alentour. « Lorsque le résultat de l’examen est satisfaisant, il l’apprend à ses sujets en faisant entendre des sons gutturaux particuliers ; en cas de danger il les avertit par un cri spécial. »

Ainsi, de l’aveu des naturalistes, la société animale, née d’une sympathie presque aveugle, se fortifie par un acte de volonté déjà intelligente que manifestent la confiance mutuelle et la délégation des fonctions. Sympathie des sensibilités et consentement implicite des volontés, nous reconnaissons chez les animaux, comme en une grossière ébauche, les deux grands nœuds de la société humaine.

Ainsi constituée et comme cimentée, la société animale devient un véritable organisme où toutes les parties, selon le mot d’Hippocrate, sont conspirantes et forment par conséquent une vivante unité. Tantôt cette unité se traduit au dehors par des travaux construits en commun, comme cela a lieu chez les castors ou chez certaines peuplades d’oiseaux ; tantôt elle se traduit, sous une forme plus frappante encore, par les secours directs que chacun accorde aux personnes mêmes de ses compagnons et qui manifestent une véritable fraternité. Ainsi les singes, outre qu’ils se débarrassent réciproquement de leur vermine, s’enlèvent au sortir des buissons les épines qui se sont attachées à leur peau, s’unissent à plusieurs compagnons pour soulever au besoin une pierre trop lourde, forment entre eux une chaîne ou une sorte de pont suspendu pour franchir le vide entre deux arbres, enfin se prêtent renfort les uns aux autres dans le danger et au péril même de leur vie. Soit dans la famille, soit dans la peuplade, la sympathie s’exalte jusqu’à une abnégation qui constitue à nos yeux une véritable moralité. Brehm raconte deux traits de dévoûment bien connus, l’un de la part d’une mère, l’autre de la part d’un vieux singe, qui mettent en évidence la force du lien domestique et du lien social chez les animaux. « La voix craintive d’un jeune singe abandonné par sa mère dans sa fuite désordonnée se fit entendre sur un arbre au-dessus de ma tête. Un de mes Indiens y grimpa. Dès que le singe vit cette figure qui lui était étrangère, il jeta les hauts cris, auxquels répondirent bientôt ceux de sa mère qui revenait chercher son petit. Celui-ci poussa alors un cri nouveau tout particulier, qui trouva un nouvel écho chez la mère. Un coup de feu blessa celle-ci ; elle prit immédiatement la fuite, mais les cris de son petit la ramenèrent aussitôt. Un second coup tiré sur elle, mais qui ne l’atteignit point, ne l’empêcha pas de sauter péniblement sur la branche où se tenait