Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/409

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si un gouvernement se borne ainsi à sa tâche propre, il la remplira bien ; s’il la dépasse, il se rendra lui-même impuissant, car c’est encore la biologie qui nous enseigne que toute fonction, pour être bien accomplie, doit être spécialisée.

Quelque excellentes que soient ces vues de M. Spencer sur le rôle de l’état, sont-elles complètes et a-t-il poussé assez loin les déductions de l’histoire naturelle ? Nous ne le croyons pas. Dans l’individu, le cerveau n’est pas une simple représentation du corps, un simple miroir condensant en soi ce qui se passe au sein des cellules, un simple arbitre entre des intérêts et des sympathies, qui en prendrait la moyenne sans y ajouter rien de nouveau et qui n’aurait d’autre règle que la médiocrité d’un juste milieu. Le cerveau est un organe d’intelligence et de volonté, par conséquent de progrès et d’initiative, qui entraîne tout l’être sous l’influence d’une pensée supérieure. De même dans la société, outre l’intérêt et la sympathie, il y a une troisième force sociale : l’idée. L’homme peut se désintéresser de lui-même, se désintéresser de tels ou tels individus, s’élever au-dessus de son égoïsme ou de ses sympathies pour concevoir quelque chose d’universel : une haute vérité, un haut idéal. Il porte en lui non-seulement la notion de lui-même et de la société bornée dont il fait partie, mais encore celle de l’univers, non-seulement l’idée du temps présent où il est perdu comme un point dans l’immensité, mais encore celle de l’avenir infini. Si le corps peut se passer du cerveau pour sa vie animale et, dans une certaine mesure, pour sa conservation immédiate et présente, le progrès supérieur, qui n’est lui-même que la garantie de la conservation future, n’exige-t-il pas l’action centrale et collective du cerveau ? Ce qui n’est dans le reste de l’organisme qu’une vague aspiration et une tendance encore trop aveugle devient dans le cerveau une pensée clairvoyante et une volonté réfléchie. De même une nation n’est pas seulement un ensemble d’intérêts ou de sympathies, elle est aussi un ensemble d’idées qui se ramènent à une idée centrale et directrice, à un idéal de justice et de droit que tous les membres poursuivent, les uns avec une conscience plus obscure, les autres avec une conscience plus claire. L’intérêt et la sympathie suffiront-ils pour assurer l’accomplissement de cette fonction supérieure : réalisation de l’idéal national et, mieux encore, de l’idéal humain ? Pas toujours. Il est des droits élevés dont l’importance est d’autant moins ressentie qu’ils sont moins satisfaits ; ainsi ce sont les ignorans qui ont le plus grand droit à l’instruction et qui cependant sentent le moins ce droit. L’état devra-t-il s’en remettre ici à l’intérêt individuel ou à la bienfaisance d’associations mues par la sympathie, au lieu d’établir lui-même une instruction obligatoire pour tous ? Devra-t-il aussi méconnaître cette nécessité et ce droit qui