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romaine. A côté du jury des hommes libres, ils placèrent des officiers dont les fonctions répondaient assez exactement à celles des présidens de nos tribunaux, et qui étaient particulièrement chargés de faire obtenir, par les voies légales, à l’offensé ou à ses proches, les dommages et intérêts qu’ils auraient voulu se procurer par la force. Ces officiers, empruntés à la hiérarchie impériale, étaient, en partant du dernier degré : pour les villages, les dizainiers, qui succédaient aux magistri pagorum des Romains, — pour les cantons, les centeniers, — pour les arrondissemens formés de plusieurs cantons, les comtes et leurs lieutenans les vicomtes ; toutes ces juridictions connaissaient des procès entre personnes privées, ainsi que des crimes et des délits ordinaires. Au-dessus d’elles s’élevaient les assises du comte palatin ou placite du palais [1], auxquelles ressortissaient les attentats contre la paix publique, l’autorité du prince, et les voies de fait contre ses commensaux ; elles se composaient de comtes, d’officiers de la maison royale, d’évêques, en nombre indéterminé. Les Mérovingiens y siégeaient en personne, comme les empereurs romains qui allaient au forum rendre des jugemens, car les rois chevelus, reges criniti, mettaient leur ambition la plus haute à imiter les Césars. Ils faisaient revivre les formules de l’adulation impériale : votre excellence, votre grandeur, votre majesté, et Dagobert, pour rehausser son prestige, se disait issu de l’illustre race des Troyens.

A côté des quatre juridictions des dizainiers, des centeniers, des comtes et des placites du palais, où l’élément romain, imparfaitement fusionné avec l’élément barbare, avait produit une sorte de magistrature mixte qui rendait la justice à chacune des races juxtaposées sur le sol, suivant ses lois nationales, on trouvait encore la justice arbitrale des voisins, essentiellement conciliatrice, comme nos justices de paix, — la justice domestique, inhérente à la qualité de propriétaire foncier [2], et conformément aux traditions germaniques pures, la justice du champ de mars ou assemblées générales de la nation. Ces assemblées connaissaient des causes où étaient engagés de grands personnages, majores, proceres, optimales ; elles exerçaient collectivement le droit qui appartenait à tout homme libre de race franque d’admonester le prince, de le désavouer, de se placer dans la recommandation de tel autre chef qu’il lui

  1. On connaît vingt-deux jugemens authentiques rendus par le placite du palais, de 658 à 751.
  2. La Justice domestique avait dans son ressort les colons et les esclaves. On peut se faire une idée de ce qu’elle était en lisant dans Grégoire de Tours l’histoire du leude qui fit enterrer vivans un jeune homme et une jeune fille, ses esclaves. Histoire des Francs, liv. V, ch. III.