Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/467

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dans aucune langue, la matière n’a été plus docile à recevoir l’empreinte et la formel qu’on voulait lui donner. Serait-ce une erreur ? et prendrions-nous pour une qualité ce que chez tout autre écrivain nous ne manquerions pas de relever comme un signe d’impuissance, comme un involontaire aveu de sa faiblesse ? Je ne le pense pas : les Orientales, ou les Feuilles d’automne sont à coup sûr d’une langue plus pure, d’une correction extérieure plus louable, d’une raison plus sage enfin que les Contemplations ou la Légende des siècles. Je ne crois pas cependant qu’on puisse contester qu’elles donnent l’idée d’un moins grand poète.

Transportez maintenant au théâtre ce genre d’écrire, ce style qui procède par grandes masses et qui donne par-dessus tout l’impression de ce qui plaît aux foules, je veux dire l’impression de la force et de la puissance ; joignez-y le mouvement d’une action dramatique, toujours mensongèrement, mais toujours habilement « plantée » dans le décor de l’histoire, le luxe de la mise en scène, l’illusion des costumes, le talent des acteurs ; ajoutez enfin le prestige et l’autorité d’un grand nom, et vous comprendrez le succès de Ruy Blas et d’Hernani. Otez tout cela d’abord et le style ensuite : vous aurez le théâtre de M. Vacquerie. Non pas certes qu’il n’essaie, le bon disciple, dans la forme comme dans le fond, d’imiter et toujours d’imiter son maître : il entasse des mots, aussi lui !

Vous alliez et veniez en tout sens dans la houle
De cette mer humaine, et la tête en avant,
Apre à tout visiter, parfois, comme trouvant
Radieuse, et soudain, votre erreur reconnue,
Sombre, mais secouant votre déconvenue,
Ne vous décourageant pour rien, et sans arrêt
Poursuivant, — vous cherchiez quelqu’un.


L’imitation est visible, mais le modèle est manqué. C’est que, selon le mot si juste de M. Nisard, on n’imite pas, on ne peut pas imiter, ou du moins on n’imite que dans ses défauts un grand écrivain qui comme M. Victor Hugo « n’a jamais écrit qu’avec son imagination, » un poète qui n’a jamais parlé qu’une langue toute personnelle, et qui n’a jamais ou bien rarement daigné régler sur la faiblesse des intelligences moyennes la liberté de ses allures. C’est là ce que n’ont pas compris ses disciples, c’est ce que ne comprendra jamais M. Vacquerie. Ce grand poète est mal équilibré. Son imagination tyrannique l’emporte et le fourvoie loin de nous, loin des hommes. Il ne vit pas, il n’a jamais vécu sur le fonds commun du bon sens et de la raison. Aussi quand l’inspiration ne le soulève pas jusqu’à ces hauteurs inaccessibles, jusque dans ces nuages où il aime à planer, n’est-il plus, trop souvent, qu’un rhéteur da la décadence habillant d’oripeaux splendides des idées