Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/47

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la voie droite ? Qui d’entre nous ne doit pas rapporter à différentes circonstances une part de sa conduite ? Qui enfin jettera la première pierre, sans craindre de la voir retomber du même élan sur le bras qui l’aurait lancée ? Plus ou moins froissés des coups dont ils se frappent, les citoyens d’un même pays devraient mieux s’épargner entre eux ; ils sont plus solidaires les uns envers les autres qu’ils ne pensent, et lorsqu’un Français poursuit sans pitié un autre Français, qu’il y prenne garde, presque toujours, il prête à l’étranger qui les juge des armes contre tous les deux.

Au reste, ce n’est point un des moindres malheurs des temps de troubles, entre gens du même pays, que cette amère critique de l’esprit de parti, qui produit une défiance inévitable, et peut-être le mépris de ce qu’on appelle opinion publique. Le choc des passions permet alors à chacun de la dénier. Cependant les hommes vivent pour la plupart tellement en dehors d’eux-mêmes qu’ils ont peu d’occasions de consulter leur conscience. Dans les siècles paisibles, pour les actions ordinaires et communes, les jugemens du monde la remplacent assez bien ; mais le moyen de s’y soumettre quand on les voit incessamment prêts à frapper de mort qui voudrait les consulter ? Le plus sûr est donc de s’en tenir à cette conscience qu’on n’interroge jamais impunément. Celle de mon mari, la mienne, ne nous reprochent rien. La perte entière de sa fortune, l’expérience des faits, la marche des événemens, le désir modéré et permis du bien-être, portèrent M. de Rémusat à chercher, en 1802, une place, quelle qu’elle fût. Alors jouir du repos que Bonaparte donnait à la France, et se fier aux espérances qu’il permettait de concevoir, c’était sans doute se tromper, mais c’était se tromper avec le monde entier. La sûreté de la prévision est donnée à un bien petit nombre ; et que Bonaparte, après son second mariage, eût maintenu la paix et employé la partie de l’armée qu’il n’eût pas licenciée à border nos frontières, qui est-ce qui alors eût osé douter de la durée de sa puissance et de la force de ses droits ? ils paraissaient à cette époque avoir conquis leur légitimité. Bonaparte a régné sur la France de son propre consentement. C’est un fait que la haine aveugle ou la puérilité de l’orgueil peuvent seules nier aujourd’hui. Il a régné pour notre malheur et pour notre gloire ; l’alliance de ces deux mots est plus naturelle, dans l’état de société, qu’on ne pense, du moins quand il s’agit de la gloire militaire. Lorsqu’il arriva au consulat, on respira ; d’abord il s’empara de la confiance ; peu à peu, des chances se rouvrirent pour l’inquiétude, mais on était engagé. Il fit frémir enfin les âmes généreuses qui avaient cru en lui, et il amena peu à peu les vrais citoyens à souhaiter sa chute, au risque même des pertes qu’ils prévoyaient pour eux. Voilà notre histoire à M. de Rémusat et à