Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/562

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conduisirent comme nous l’avons dit, ce qui n’a rien de surprenant. La défaite les a-t-elle corrigés ? la sévérité des tribunaux punissant leurs crimes les a-t-elle menés vers le repentir ? l’indulgence dont on a usé envers eux a-t-elle affaibli leurs convoitises et adouci leur colère ? Non ; ils sont restés les mêmes, comme si une fatalité organique pesait sur eux et les condamnait à une révolte permanente. Un aliéniste a écrit : « L’homme devient alcoolique, mais il naît ivrogne ; l’alcoolique guérit, l’ivrogne est incurable [1]. » Il serait peut-être vrai de dire également : l’homme devient insurgé, mais il naît révolutionnaire ; l’insurgé guérit, le révolutionnaire est incurable. — On serait tenté de le croire, en écoutant la voix des fugitifs qui parlent au delà de nos frontières.

A peine ont-ils quitté la France et sont-ils en sûreté qu’ils affirment leur innocence, la pureté de leurs intentions, la modération de leur conduite ; pour eux, il n’y a qu’un criminel, M. Thiers ; un bourreau, l’armée ; un traître, l’assemblée nationale. Ils inventent un motet disent : les crimes de Versailles, comme les honnêtes gens ont dit : les crimes de la commune. — Leur vanité, qui avait rapidement fléchi lorsqu’ils se dissimulaient dans leurs cachettes, réapparaît tout entière ; on les croyait naïvement des contumax, pas du tout, ce sont des proscrits ; ils sont La Proscription. Leur premier soin est de publier un volume imprimé à Genève en caractères couleur de sang et qu’ils intitulent : le Livre rouge de la justice rurale, livre fort intéressant et très instructif du reste, qui démontre que la crédulité humaine est sans bornes et le jugement humain absolument aveugle. On a réuni dans ce volume, dédié à la mémoire de Charles Delescluze, toutes les niaiseries, toutes les bourdes colportées dans Paris, au moment de la dernière bataille, confectionnées dans les loges de portière et tombées dans la boîte des journaux, qui, surmenés, avides de nouvelles, n’ayant pas le temps matériel d’un contrôle quelconque, les imprimaient pêle-mêle sans critique, pour répondre, vaille que vaille, aux ardentes curiosités du public. Ce que l’on a débité d’extravagances et de fables à cette époque, les personnes qui étaient à Paris ne l’ont pas oublié. L’esprit révolté et terrifié du Parisien grossissait toute chose. Du côté des vaincus comme du côté des vainqueurs, on ne se fit faute de regarder la vérité à travers des loupes et de la rendre monstrueuse. Telle qu’elle fut cependant, elle suffisait à satisfaire les plus difficiles en matière d’horrible et de merveilleux. Toutes les insanités furieuses inventées par les défenseurs de la commune

  1. Étude médico-légale sur les épileptiques, par le docteur Legrand du Saulle p. 123.