Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/58

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autres, et je n’avais pas cru devoir me soumettre au système des monosyllabes adopté assez religieusement, et peut-être assez prudemment au fond, pour toute la maison. Cela pensa pourtant me donner un ridicule dont je ne me doutai pas d’abord, dont je m’amusai ensuite, et qu’il fallut finir par tâcher d’éviter. On va voir qu’on ne pouvait guère l’acquérir à meilleur marché.

Un certain soir, Bonaparte parlant du talent de M. Portalis le père, qui travaillait alors au code civil, M. de Rémusat dit que c’était particulièrement l’étude de Montesquieu qui avait formé M. Portalis, qu’il l’avait lu et appris comme on apprend un catéchisme. Bonaparte, se retournant vers l’une de mes compagnes, lui dit en riant : « Je parie bien que vous ne savez guère ce que c’est que Montesquieu ? — Pardonnez-moi, répondit-elle, qui n’a pas lu le Temple de Guide ? » A cette parole, Bonaparte partit d’un grand éclat de rire, et je ne pus m’empêcher de sourire. Il me regarda et me dit : « Et vous, madame ? » Je répondis tout naturellement « que je ne connaissais point le Temple de Guide, que j’avais lu les Considérations sur les Romains, mais que je pensais bien que ni l’un ni l’autre ouvrage n’avait été le catéchisme dont M. de Rémusat parlait. — Diable, me dit Bonaparte, vous êtes une savante. » Cette épithète m’embarrassa, et je sentis que je courais le risque qu’elle me restât. Un moment après, Mme Bonaparte parla de je ne sais quelle tragédie qu’on donnait alors. Le premier consul passa en revue à ce propos les auteurs vivans, et parla de Ducis, dont il n’aimait guère le talent. Il déplora la médiocrité de nos poètes tragiques, et dit qu’il voudrait pour tout au monde avoir à récompenser l’auteur d’une belle tragédie. Je m’avisai de dire que Ducis avait gâté l’Othello de Shakspeare. Ce nom si long et anglais sortant de mes lèvres fit un certain effet sur notre galerie en épaulettes, silencieuse et attentive. Bonaparte n’entendait pas trop qu’on louât quelque chose qui appartenait aux Anglais. Nous discutâmes un peu de temps ; je demeurai pour ma part dans une ligne de conversation fort commune, mais j’avais nommé Shakspeare, j’avais un peu tenu tête au consul, loué un auteur anglais, quelle audace ! quel prodige d’érudition ! Comme je fus obligée de me tenir plusieurs jours après dans le silence ou dans les discours oiseux, pour réparer l’effet d’une supériorité dont assurément je ne pensais pas avoir pu si facilement acquérir l’embarras.

Lorsque je quittais le palais et que je revenais chez ma mère, j’y trouvais assez fréquemment un assez grand nombre de femmes aimables et de gens distingués qui causaient d’une manière attachante, et je souriais à part moi de la différence de ces entretiens avec ceux de la cour dont je faisais partie.

Mais cette habitude d’un silence presque complet nous