Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/587

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monarchie absolue, Louis XIV prévoyait-il qu’il en rendait la chute inévitable ? Les auteurs du plébiscite qui voulaient sauver la dynastie impériale prévoyaient-ils qu’ils travaillaient à sa perte ? Hommes et peuples veulent une chose et souvent en font une autre. « Nos actes libres eux-mêmes, dit Schiller, sont causes, malgré notre volonté, d’effets que nous n’aurions pas voulus, et font que nous voyons échouer ou tourner contre nous ce que nous avions voulu de toute l’énergie de notre libre arbitre. » En troisième lieu, les peuples ont un instinct social, inconscient comme les autres instincts, qui se manifeste aux heures décisives de l’histoire. On a remarqué qu’en face du péril les nations et les cités montrent, comme l’être vivant, une divination du danger commun, un sentiment secret de leur essence et de leur conservation, si bien, dit M. Renan, qu’indépendamment de la réflexion des politiques, une nation, une ville peuvent être comparées à l’animal, si ingénieux et si profond quand il s’agit de sauver son être et d’assurer la perpétuité de son espèce [1]. Telle est l’obscure impulsion qui provoque de temps en temps déplacement de tout un peuple ou l’émigration des masses, les croisades, les révolutions religieuses, politiques ou sociales. Elle entraîne ceux qu’elle domine, dit M. de Hartmann, avec une puissance démoniaque vers un but ignoré ; elle leur enseigne sans se tromper le chemin qu’il faut prendre ; mais là encore ils croient souvent marcher vers un but tout différent de celui où ils sont réellement conduits [2]. » En quatrième lieu, le génie inconscient des peuples, sans avoir besoin d’enflammer les masses, se sert de l’initiative des individus extraordinaires pour atteindre des résultats bien éloignés de leurs intentions : les Alexandre, les César, les Napoléon ont servi des causes tout autres que leurs propres causes et sont tombés « victimes des ruses de l’inconscient. » On voit toujours au moment marqué apparaître l’homme nécessaire, dont le génie inspiré connaît et satisfait les besoins de l’époque. Le proverbe est ici une vérité : Plus le besoin est pressant, plus le secours est proche. L’homme de génie est, selon M. Schaeflle, une idée parvenue à la conscience dans l’esprit inconscient des nations.

Tels sont les faits invoqués pour montrer le rôle de l’inconscient dans la vie des peuples. Que ces faits soient exacts, nous ne le nions pas ; il s’agit seulement de savoir quelle interprétation on en doit donner. L’explication la plus ancienne et la plus populaire que nous proposent les partisans de la finalité, c’est d’admettre une sorte de Providence supérieure aux sociétés humaines, qui les fait servir sans qu’elles le sachent à ses impénétrables desseins. L’explication plus moderne consiste à faire descendre cette Providence au sein

  1. Dialogues philosophiques, p. 89.
  2. Philosophie de l’inconscient, traduction de M. Nolen, t. I, p. 418.