Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/591

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toute société dont les membres ne donnent pas le spectacle de cette coopération, comme elle fait disparaître tout organisme vivant dont les parties sont plus en lutte qu’en harmonie d’intérêts les unes avec les autres ; un peuple livré à l’anarchie des égoïsmes est comme un monstre dont les membres se contrarient au lieu de s’aider et qui n’est pas né viable. Remarquons de plus combien il est exagéré de prétendre que les peuples agissent presque toujours sans se rendre compte du but qu’ils poursuivent et conséquemment sous l’empire d’une force inconsciente. Les auteurs des croisades savaient quel but ils poursuivaient ; les auteurs des révolutions politiques, sociales ou religieuses le savaient mieux encore. « L’obscure impulsion » qui entraîne tout un peuple peut aussi bien être considérée comme une convention non formulée entre les consciences que comme une fin imposée par un principe inconscient. M. de Hartmann est obligé d’avouer lui-même que « les masses populaires n’agissent pas toujours par un emportement aveugle et sans avoir conscience de leur but. » — « Mais d’ordinaire, ajoute-t-il, le but qu’elles poursuivent est méprisable et insensé ; et le véritable dessein auquel le génie de l’histoire fait servir toutes ces révolutions ne se révèle que plus tard. » Nous ne voyons pas que les réformes religieuses, morales, économiques, politiques et sociales, qui ont été le motif conscient des grands mouvemens populaires, fussent des fins si méprisables ou si insensées ; en tout cas, plus la civilisation avance, plus les buts que se proposent les peuples sont à la fois élevés et consciens : de là, par exemple, le caractère grandiose de la réforme protestante faite en vue de la liberté religieuse, de la révolution française faite en vue de la liberté civile et politique. Hommes et nations finissent par faire du but de l’histoire leur propre but, sans qu’il y ait d’autre « génie de l’histoire » que leur propre conscience.

Pourtant, ajoute-t-on, la conscience ne saurait embrasser toutes les conséquences des actions et leurs effets les plus lointains, qui sont souvent les plus importans. — Sans doute, mais faut-il pour cela attribuer ces effets à une volonté inconsciente, tandis qu’ils résultent d’un concours de causes tout mécanique ou tout)organique ? Les alchimistes, en cherchant la pierre philosophale, ont découvert l’antimoine, le mercure et une foule de substances importantes ; y avait-il une volonté inconsciente au fond de leurs creusets ? La vraie explication de certains événemens historiques où une agitation d’abord désordonnée a produit finalement l’ordre et le progrès est dans la loi des grands nombres et des moyennes, ainsi que dans la neutralisation mutuelle des effets à distance, théorèmes qui n’ont rien de mystique. Agitez irrégulièrement, à une des extrémités, l’eau contenue dans un tuyau très long, vous aurez à l’autre