Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/596

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même peuplade une telle solidarité de sentimens que la crainte d’un extrême péril ne réussit pas toujours à en empêcher la manifestation. Leur attachement va jusqu’à la mort. Ne voit-on pas que cet entraînement irréfléchi serait impossible si le moi de chacun n’embrassait véritablement celui de tous les autres, si le sentiment que chacun a de lui-même n’était dominé par le sentiment qu’il a de la communauté ? C’est qu’en effet la conscience chez les animaux n’est pas une chose absolue, indivisible ; c’est une réalité au contraire capable de diffusion et de partage. » M. Espinas ajoute que la conscience collective se concentre et réside plus spécialement dans le « vieux mâle » ou guide gouvernant l’association. La subordination de tous, même des autres mâles, à ce chef unique chargé de veiller au salut commun, est aux yeux de M. Espinas le caractère le plus important qui distingue les peuplades de singes et les rapproche des peuplades humaines. Cette subordination ne fait qu’exprimer et assurer le concours que chaque individu apporte aux autres ou la solidarité psychologique, par conséquent, au dire de l’auteur, la participation à une même conscience.

M. Espinas laisse entendre que cette théorie s’appliquerait plus exactement encore aux sociétés humaines, quoiqu’il n’ait pas voulu aborder cette question brûlante. « Nous n’avons pas à nous demander, dit-il, si les traces d’une fusion de consciences multiples en une seule se rencontrent dans l’humanité, si l’amour dans la famille, si le patriotisme dans l’état, si le mélange des sangs, des traditions, des idées réalisent entre les âmes des hommes une communication effective et concentrent les activités éparses en foyers distincts, capables à leur tour de se renvoyer leurs rayons. » Mais il est assez facile de deviner quelle est sur ces points l’opinion de l’auteur.

On le voit, dans la théorie que nous venons d’exposer, M. Espinas semble passer continuellement de la conscience que les parties ont du tout à la conscience que le tout aurait de soi : de ce qu’une société est physiologiquement un organisme composé d’individus et de ce que chacun de ces individus a une conscience plus ou moins rudimentaire, il s’empresse de conclure que la société elle-même a une conscience, « est une conscience collective. » Quelle est la valeur de cette thèse qui, populaire en Allemagne, est au premier abord si paradoxale pour un Français ?

On ne saurait démontrer rigoureusement l’identité psychologique de l’individu et de la société, de la « conscience individuelle » et de la « conscience sociale, » sans faire voir d’abord que toute conscience individuelle est au fond une conscience collective, puis, inversement, que toute conscience collective ou sociale est elle-même individuelle, si bien qu’une société forme une véritable