Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/603

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lui est permis d’admettre qu’il y a, dans le fond de la réalité, quelque chose qui correspond à cette forme du moi. Si le moi est une forme de l’organisme et une idée de la conscience, ce n’est pas à dire pour cela qu’il ne puisse avoir aucune réalité métaphysique : car tout est à la fois formel et réel dans la nature ; la conscience, avec sa réduction au moi, est la forme des formes ; il est permis au métaphysicien de croire qu’elle est aussi en nous la réalité des réalités, d’autant que tout le reste n’est connu que par elle et ne se réalise pour nous qu’en elle. Au lieu d’y voir simplement la résultante de toutes les petites consciences élémentaires, on peut encore se la représenter comme produite par le développement supérieur d’une des consciences particulières qui concourent à l’ensemble, comme une sorte de conscience dominante. Le chef d’orchestre, parce qu’il dirige toute la société d’exécutans et concourt ainsi à l’harmonie de l’ensemble, ne perd pas pour cela son individualité propre. Peut-être se passe-t-il quelque chose d’analogue dans les êtres vivans.

En résumé, la conscience est physiologiquement un phénomène de composition, psychologiquement une forme simple, métaphysiquement un mode incompréhensible de la réalité qu’on peut concevoir de deux manières, l’une spirituelle, l’autre matérielle. D’une part il semble bien qu’il faille admettre avec les spiritualistes des consciences élémentaires qui soient vraiment individuelles, car, si chaque conscience n’était qu’une société d’autres consciences, si chacune de celles-ci était encore une société et ainsi de suite à l’infini, on aboutirait à des sociétés de sociétés, à des collections de collections, à des nombres qui s’envelopperaient indéfiniment l’un l’autre sans unités réelles. D’autre part les matérialistes diront : Comment se représenter et où placer ces consciences élémentaires, puisque tout dans la nature est continu, divisible à l’infini, et que l’atome ou la monade semble une conception illusoire ? Il y a là une antinomie métaphysique que nous nous contentons de signaler.

On voit que le champ est ouvert aux hypothèses métaphysiques. Faut-il édifier la sociologie scientifique sur l’une ou sur l’autre et inscrire parmi les prémisses de cette science, soit la radicale multiplicité, soit la radicale simplicité de toute conscience ? — Non ; nous croyons pour notre part que la science sociale peut et doit s’édifier sur des bases positives en dehors de toute ontologie. Ce qui l’intéresse dans cette question et ce que nous ; avons voulu mettre en lumière, c’est le double phénomène de composition et de simplicité apparente que peut produire dans la conscience une société d’organismes élémentaires formant un même tout. Cette sorte de conscience collective est un fait psychologique et sociologique de haut intérêt que M. Espinas a eu raison de montrer, qu’il n’a du