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reste pas encore assez mis hors de doute et auquel surtout il a eu le tort, selon nous, de mêler trop de conclusions métaphysiques. C’est principalement dans l’application de la théorie aux sociétés d’animaux ou d’hommes que ce défaut deviendra sensible.


III

On peut admettre, avec MM. Baeckel, de Hartmann, Renan, Espinas et Schaeffle, que toute conscience individuelle est, au point de vue de la physiologie et de la psychologie purement expérimentales, une conscience collective, une conscience de consciences, une conscience sociale ; mais on n’a pas encore pour cela le droit de dire inversement avec eux : — Toute conscience sociale est une conscience individuelle, toute société est psychologiquement un grand individu qui existe pour lui-même. C’est, on s’en souvient, la seconde proposition, et la plus importante, de ceux qui identifient absolument les individualités et les sociétés [1]. Pour passer de la première proposition à la seconde, des moyens termes sont évidemment nécessaires et il importe d’en contrôler l’exacte valeur.

Selon M. Espinas, la famille est le premier de ces moyens termes, et le plus frappant. Là nous voyons d’abord une seule conscience devenir plusieurs, et plusieurs devenir une seule. Le père en effet, d’après M. Espinas, transmet à son enfant, avec le germe de vie, un germe de conscience, c’est-à-dire une des consciences élémentaires qui entraient dans la composition de sa conscience générale. La mère, de son côté, contribue à la formation de cette conscience nouvelle de l’enfant. Objecte-t-on que le fœtus et la mère ont deux consciences ? — Oui sans doute à la fin, répond M. Espinas, mais en est-il ainsi au début ? Et à quel moment précis la distinction des deux consciences a-t-elle lieu dans le ventre de la mère ? « Question embarrassante, si le principe qui anime chacun d’eux est un atome psychique. »

Il faut peut-être répondre qu’il y avait dès l’origine deux centres de conscience possibles, l’un déjà développé, l’autre capable de développement, et que la conscience de l’enfant n’est pas pour cela une « partie » de la conscience propre de la mère. De même deux fœtus peuvent se souder en un seul dans le sein maternel et

  1. « Les consciences sociales deviennent de plus en plus concentrées et de plus en plus énergiques. Elles existent pour elles-mêmes et, par là, doivent être comptées parmi les plus hautes des réalités. Descartes voit dans la conscience que le moi a de lui-même la preuve la plus irrécusable de notre existence, c’est-à-dire que, pour lui, l’être qui se pense est le seul véritablement réel… Non-seulement donc les sociétés sont réelles comme ensemble de phénomènes réguliers, mais elles sont réelles encore comme consciences existant en elles-mêmes et pour elles-mêmes. » Des Sociétés animales, p. 540.