Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/612

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opinion radicale que l’individu même, en croyant avoir conscience de soi, n’a réellement conscience que de la société. Et en effet, qu’avons-nous en propre, que tenons-nous de nous-mêmes ? Rien ou presque rien. Notre langue vient de la société, notre éducation vient de la société ; nos penchans instinctifs, notre caractère prétendu personnel sont un héritage de la société ; nos organes et notre cerveau ont été façonnés, pétris, semés d’idées et de sentimens par l’effort accumulé de la société entière ; en un mot, c’est la société qui marche et respire dans un peuple d’hommes. Ce que chaque individu se doit compte pour un ; ce qu’il doit à la société est représenté par le nombre de tous les membres. Dès lors notre conscience même n’est peut-être que la conscience sociale sous une de ses formes ; ce sont les générations présentes et les générations passées qui ont conscience en nous ; la voix que nous écoutons en nous-mêmes et que nous prenons pour notre voix est celle de nos pères et des pères de nos pères, qui retentit à travers les âges et se prolonge d’individu en individu comme d’écho en écho.

Il y a du vrai dans cette conception, et pourtant il ne faut pas l’exagérer, car, si chaque individu n’est rien, ne peut rien et ne fait rien par lui-même, comment la société entière, réunion de ces individus, aura-t-elle tant de puissance et d’action ? Toute doctrine qui veut élever la société aux dépens de l’individu ne s’aperçoit pas qu’elle se contredit elle-même, et que ce n’est pas en ajoutant des zéros à des zéros qu’on obtient un total effectif. Cette théorie aboutirait même à soutenir que les générations mortes sont encore vivantes, puisque notre conscience serait au fond leur conscience. Et qui empêcherait d’ajouter que les générations à venir vivent déjà en nous et y ont déjà conscience de leur vie ? Présent, passé et avenir seraient confondus et absorbés, comme les individus mêmes, dans ce panthéisme social. Ce sont là de pures imaginations métaphysiques sur lesquelles ne doit pas s’appuyer une science de la société. Ce que nous héritons de nos ancêtres, ce n’est pas leur conscience, ni leur moi, ni leur cerveau, puisque nos parens continuent de vivre et d’avoir leur moi après nous avoir donné la vie ; c’est simplement une forme d’organisation cérébrale qui, une fois produite, aboutit à une individualité distincte. Quand il serait vrai que les individus divers ont, selon l’expression de Hegel, « leur substance dans l’état, » il faudrait toujours reconnaître que les centres de la conscience sociale sont matériellement et psychologiquement distincts l’un de l’autre, et, jusqu’à nouvel ordre, sans communication immédiate l’un avec l’autre ; par conséquent la société n’a pas en elle-même de moi, et l’illusion du moi, si c’en est une, y prend toujours la forme de consciences isolées.

Voici d’ailleurs, selon nous, l’explication physiologique et