Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/614

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ces consciences en une seule et maintient leur séparation mutuelle.

Ce ne sont là que des hypothèses, dont nous ne nous dissimulons pas la subtilité ; mais la nature est encore plus subtile que la pensée. Ce qui, en définitive, ressort de ces hypothèses, c’est l’impossibilité de réduire la pluralité des sujets pensans dont la société humaine se compose à un seul sujet qui les embrasserait tous. Par exemple la clarté des consciences individuelles chez tous les Français est incompatible avec l’existence d’une conscience commune qui serait celle de la France. Nous revenons ainsi à cette conclusion : la France est bien un commun objet de pensée pour les consciences individuelles, c’est-à-dire pour les Français ; mais la conscience de la France n’existe pas comme sujet se pensant lui-même. Jusqu’à présent, la séparation des cerveaux n’a pas été détruite entre les hommes d’une même famille ou d’un même état, pas même dans la « patrie allemande, » et elle maintiendra jusqu’à nouvel ordre l’impénétrabilité des consciences en ce qu’elles ont de plus intime : le moi.

En résumé, on peut et on doit admettre que la société, est un vaste organisme physiologique sans admettre pour cela qu’elle soit une vaste individualité psychologique. Nous proposons donc de reconnaître trois sortes d’organismes, les uns où la conscience est à la fois confuse et dispersée, comme les zoophytes et les annelés, les autres où elle est claire et centralisée, comme les vertébrés supérieurs, les autres où elle est claire et dispersée, comme les sociétés humaines. Dans le premier genre d’organisme, la conscience réfléchie et le moi n’existent encore nulle part ; dans le second, les élémens n’ont pas de moi, mais l’organisme en a un ; dans le troisième, les élémens ont un moi, et par cela même l’organisme n’en peut avoirs il ne peut plus exister là entre les consciences qu’une unité d’objet et de but, non une unité de sujet ; car ce sont précisément des sujets multiples qui, se connaissant eux-mêmes et connaissant les autres, s’associent avec réflexion et liberté.


IV

Selon nous, l’union des consciences dans la société, qu’on nous représente comme une réalité, est seulement un idéal dont il importe de bien concevoir la nature, une idée directrice dont la direction même doit être exactement définie : car, tel idéal social, telle politique. Quelle est donc ici la plus haute notion qu’on puisse se faire de la société future et de l’état de conscience qui doit y exister ? Est-ce l’absorption complète des individualités dans le tout ? Est-ce l’unité absolue dans laquelle la distinction primitive des personnes se serait évanouie, — sorte de communisme soit