Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/634

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conduite avait remis en question le fond de son caractère, et il s’appliqua, dans ses discours au conseil d’état et aussi avec nous tous, à montrer que la politique seule et non la violence d’une passion quelconque avait causé la mort du duc d’Enghien. Il soigna beaucoup, ainsi que je l’ai dit, la véritable indignation que laissa voir M. de Caulaincourt, et il me témoigna une sorte d’indulgence soutenue qui troubla de nouveau mes idées. Quel pouvoir même de persuasion exercent sur nous les souverains, de quelque nature qu’ils soient ! Nos sentimens et, pour tout dire, notre vanité aussi, tout s’empresse au-devant de leurs moindres efforts. Je souffrais beaucoup, mais je me sentais encore gagnée peu à peu par cette conduite adroite, et, comme Burrhus, je m’écriais :

Plût à Dieu que ce fût le dernier de ses crimes !

Cependant nous revînmes à Paris, et alors je reçus de nouvelles et pénibles impressions de l’état où je retrouvai les esprits. Il me fallait baisser la tête devant ce que j’entendais dire, et me borner à rassurer ceux qui croyaient que cette funeste action allait ouvrir un règne qui serait désormais souvent ensanglanté, et, quoiqu’il fût au fond bien difficile d’exagérer les impressions qu’avait dû produire un tel crime, cependant l’esprit de parti poussait si loin les choses qu’avec l’âme profondément froissée, je me trouvais obligée quelquefois d’entreprendre une sorte de justification, assez inutile au fond, parce qu’elle s’adressait à des gens déterminés.

J’eus une scène assez vive, entre autres, avec Mme de ***, cousine de Mme Bonaparte. Elle était de ces personnes qui n’allaient point le soir aux Tuileries et qui, ayant partagé ce palais en deux régions fort distinctes, croyaient pouvoir, sans déroger à leurs opinions et à leurs souvenirs, se montrer au rez-de-chaussée chez Mme Bonaparte le matin, et échapper toujours à l’obligation de reconnaître la puissance qui habitait le premier étage.

Elle était femme d’esprit, vive, assez exaltée dans ses opinions. Je la trouvai un jour chez M, ne Bonaparte, qu’elle avait effrayée par la véhémence de son indignation ; elle m’attaqua avec la même chaleur et nous plaignit l’une et l’autre a de la chaîne qui nous liait, disait-elle, à un véritable tyran. » Elle poussa les choses si loin que j’essayai de lui faire voir qu’elle agitait sa cousine un peu plus qu’il ne fallait. Mais dans sa violente elle tomba sur moi, et m’accusa de ne pas assez sentir l’horreur de ce qui venait de se passer : « Quant à moi, me disait-elle, tous mes sens sont si révoltés que, si votre consul entrait dans cette chambre, à l’instant vous me verriez le fuir comme on fuit un animal venimeux. — Eh ! madame, lui répondis-je (et je ne croyais pas alors mes paroles aussi prophétiques), retenez des discours dont il vous arrivera peut-être un