Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/636

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malheurs. Comment eût-il pu compter sur un lien forgé, il faut en convenir, aux dépens des plus nobles sentimens de l’âme ? Hélas ! j’en juge par moi-même. A dater de cette époque, j’ai commencé à rougir à mes propres yeux de la chaîne que je portais, et ce sentiment secret que j’étouffais plus ou moins bien par intervalle, plus tard m’est devenu commun avec le monde entier.

A son retour à Paris, le premier consul fut frappé d’abord de l’effet qu’il avait produit ; il s’aperçut que les sentimens vont un peu moins vite que les opinions, et que les visages avaient changé d’expression en sa présence. Fatigué d’un souvenir qu’il aurait voulu rendre ancien dès les premiers jours, il pensa que le plus court moyen était d’user promptement les impressions, et il se détermina à paraître en public, quoiqu’un certain nombre de gens lui conseillassent d’attendre un peu. « Mais, répondit-il, il faut à tout prix vieillir cet événement, et il demeurera nouveau tant qu’il restera quelque chose à éprouver. En ne changeant rien à nos habitudes, je forcerai le public à diminuer l’importance des circonstances. » Il fut donc résolu qu’il irait à l’Opéra. Ce jour-là j’accompagnais Mme Bonaparte. Sa voiture suivait immédiatement celle de son époux. Ordinairement il avait coutume de ne point attendre qu’elle fût arrivée pour franchir rapidement les escaliers et se montrer dans sa loge, mais cette fois il s’arrêta dans un petit salon qui la précédait et donna à Mme Bonaparte le temps de le rejoindre. Elle était fort tremblante et lui très pâle ; il nous regardait tous et semblait interroger nos regards pour savoir comment nous pensions qu’il serait reçu. Il s’avança enfin de l’air de quelqu’un qui marche au feu d’une batterie. On l’accueillit comme de coutume, soit que sa vue produisît son effet accoutumé, car la multitude ne change point en un moment ses habitudes, soit que la police eût pris d’avance quelques précautions. Je craignais fort qu’il ne fût pas applaudi, et lorsque je vis qu’il l’était, j’éprouvai cependant un serrement de cœur.

Il ne demeura que peu de jours à Paris ; il alla s’établir à Saint-Cloud, et je crois bien que dès ce moment il détermina l’exécution de ses projets de royauté. Il sentit la nécessité d’imposer à l’Europe une puissance qui ne pouvait plus être contestée, et dans le moment où, par des actes qui ne lui paraissaient que vigoureux, il venait de rompre avec tous les partis, il pensa qu’il lui serait facile de montrer à découvert le but vers lequel il avait marché avec plus ou moins de précautions. Il commença par obtenir du corps législatif assemblé une levée de soixante mille hommes, non qu’on en eût besoin pour la guerre avec l’Angleterre, qui ne pouvait se faire que sur mer, mais parce qu’il fallait se donner une attitude imposante à l’instant où on allait frapper l’Europe par un incident tout nouveau. Le code civil venait d’être terminé, c’était une œuvre