Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/638

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Ce fut à peu près dans le même temps que Lucien Bonaparte quitta la France et se brouilla sans retour avec son frère. Son mariage avec Mme Jouberthon, mariage que Bonaparte n’avait pu rompre, les avait séparés. Ils ne se voyaient que rarement. Le consul, occupé de ses grands projets, fit une dernière tentative ; mais Lucien demeura inébranlable. On lui étala en vain l’élévation prochaine de la famille, on lui parla d’un mariage avec la reine d’Étrurie [1].

Dans cette occasion, je me trouvai à portée de voir le premier consul livré à l’une de ces émotions rares dont j’ai parlé plus haut, où il paraissait vraiment attendri.

C’était à Saint-Cloud, vers la fin d’une soirée. Mme Bonaparte, seule avec M. de Rémusat et moi, attendait avec inquiétude l’issue de cette dernière conférence entre les deux frères. Elle n’aimait pas Lucien, mais elle eût désiré qu’il ne se passât rien d’éclatant dans la famille. Vers minuit, Bonaparte entra dans le salon ; son air était abattu, il se laissa tomber sur un fauteuil, et s’écria d’un ton fort pénétré : « C’en est donc fait ! Je viens de rompre avec Lucien et de le chasser de ma présence. » Mme Bonaparte lui faisant quelques représentations : « Tu es une bonne femme, lui dit-il, de plaider pour lui, » et se levant en même temps, il prit sa femme dans ses bras, lui posa doucement la tête sur son épaule, et tout en parlant, conservant la main appuyée sur cette tête dont l’élégante coiffure contrastait avec le visage terne et triste dont elle était rapprochée, il nous conta que Lucien avait résisté à toutes ses sollicitations, qu’il avait en vain fait parler les menaces et l’amitié. « Il est dur pourtant, ajouta-t-il, de trouver dans sa famille une pareille résistance à de si grands intérêts. Il faudra donc que je m’isole de tout le monde, que je ne compte que sur moi seul. Eh bien ! je me suffirai à moi-même, et toi, Joséphine, tu me consoleras de tout. »

J’ai conservé un souvenir assez doux de cette scène. Bonaparte avait les larmes aux yeux en parlant, et j’étais tentée(de le remercier lorsque je le trouvais susceptible d’une émotion un peu pareille à celle des autres hommes. Bien peu de temps après, son frère Louis lui fit éprouver une autre contrariété qui eut peut-être une grande influence sur le sort de Mme Bonaparte.

Le consul, déterminé à monter sur le trône de France, et à fixer

  1. La Toscane avait été, après le traité de Lunéville (1801), érigée en royaume d’Étrurie, et donnée au fils du duc de Parme. Le roi étant mort en 1803, sa veuve, Marie-Louise, fille de Charles IV, roi d’Espagne, lui succéda jusqu’en 1807, époque où ce petit royaume fut incorporé & l’empire, pour en être distrait en 1809 en faveur de Mme Bacciochi, qui prit le titre de grande duchesse de Toscane. (P. R.) ; l’amour fut le plus fort, et il refusa tout. Il s’ensuivit une scène violente, une rupture complète, et l’exil de Lucien du sol français.