Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/644

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qui allait lui donner la couronne. Il semble qu’à ce souvenir je retrouve encore toutes les émotions que cette nouvelle me fit éprouver. Le premier consul, en faisant part à sa femme de cet événement, lui avait dit que ses projets étaient de s’environner d’une cour plus nombreuse, mais qu’il saurait distinguer les nouveaux venus des anciens serviteurs qui s’étaient dévoués à son sort les premiers. Il l’avait chargée de prévenir particulièrement M. de Rémusat et moi de ses bonnes intentions à notre égard. J’ai déjà dit comme il avait supporté la douleur que je ne pus dissimuler à la mort du duc d’Enghien ; son indulgence à cet égard ne se ralentit point, et il trouva peut-être une sorte d’amusement à pénétrer le secret de toutes mes impressions, et à en effacer peu à peu l’effet par les témoignages d’une bienveillance soigneuse, qui ranima mon dévoûment pour lui prêt à s’éteindre. Je n’étais point encore de force à lutter avec succès contre l’attachement que je me sentais disposée à avoir pour lui ; je gémissais de sa faute que je trouvais immense ; mais quand je le voyais, pour ainsi dire, meilleur que par le passé, je pensais qu’il avait fait un bien faux calcul, mais je lui savais gré de ce qu’il tenait sa parole en se montrant doux et bon après, comme il l’avait promis. Le fait est qu’il avait à cette époque besoin de tout le monde et qu’il ne négligeait aucun moyen de succès. Son adresse avait réussi de même auprès de M. de Caulaincourt, qui, séduit par ses caresses, reprit peu à peu sa sérénité passée et devint à cette époque l’un des plus intimes confidens de ses projets futurs. En même temps Bonaparte, ayant questionné sa femme sur l’opinion que chacun des personnages de cette cour avait émise au moment de la mort du prince, et apprenant d’elle que M. de Rémusat, habituellement silencieux par goût et par prudence, mais toujours vrai quand il était interrogé, n’avait pas craint de lui avouer sa secrète indignation, Bonaparte, qui alors s’était apparemment promis de ne s’irriter de rien, aborda un jour M. de Rémusat sur cette question, et, lui développant ce qu’il lui plut de sa politique, vint à bout de lui persuader qu’il avait cru nécessaire au repos de la France cet acte rigoureux. — Mon mari, en me racontant cet entretien, me dit : « Je suis loin d’adopter son idée qu’il lui fallut se souiller d’un pareil sang pour assurer son autorité, et je n’ai pas craint de le lui dire ; mais j’avoue que j’éprouve du soulagement en pensant que ce n’est point une passion telle que la vengeance qui l’a entraîné, et je le vois si agité, quoi qu’il dise, de l’effet qu’il a produit que je crois qu’à l’avenir il n’essaiera plus d’affirmer sa puissance par de si terribles moyens. Je n’ai pas perdu cette occasion de lui montrer que dans un siècle comme celui-ci, et avec une nation telle que la nôtre, on jouait gros jeu en voulant en imposer par une sanglante terreur, et j’augure beaucoup de ce