Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/664

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soldats des amphithéâtres dans les villes de Bologne et de Crémone, il songeait moins, nous apprend Tacite, à doter ces deux villes de monumens utiles qu’à s’affranchir un instant de l’esprit turbulent des légions. On vit de même les soldats romains construire des amphithéâtres en Afrique, des murailles de défense en Bretagne ; en Égypte des tombeaux, des ponts, des temples, des portiques, des basiliques ; en Italie, ils travaillèrent aux grandes routes ; presque partout la mention de leurs travaux était accompagnée de cette curieuse observation « que les monumens furent entrepris pour occuper leurs loisirs. » Ce n’étaient pas seulement les soldats que l’on transformait ainsi en ouvriers de bâtiment ; telle était la simplicité des procédés qu’ils pouvaient être appliqués par les prisonniers mêmes que les Romains tenaient à leur discrétion et par des condamnés tirés des derniers rangs du peuple. La condamnation aux travaux publics comptait en effet au nombre des peines légales ; elle est citée dans les sentences de Paul ; on la retrouve à chaque page de la législation théodosienne, et l’on sait qu’elle consistait surtout à faire extraire des matériaux pour les ouvrages publics [1].

Mais on allait plus loin encore dans les provinces, et dans les momens de presse on ne craignait pas d’appeler sur les chantiers, comme on aurait appelé sous les armes, les hommes libres les plus étrangers à l’art de bâtir ; c’était une véritable levée en masse. Toute la population corvéable de l’empire pouvait être convertie en manœuvres, et on disposait ainsi d’une main-d’œuvre pour ainsi dire infime. Les types de construction étaient d’ailleurs très simples et toujours les mêmes : l’intelligence de l’ouvrier était en quelque sorte supprimée ; on y suppléait par le nombre, et tout homme valide, soldat, prisonnier de guerre, esclave, condamné, homme libre même, concourait à l’exécution des travaux publics. Ce n’était qu’une affaire de discipline et d’organisation.

La conséquence de ce système fut naturellement l’abandon, dans la plupart des cas, des voûtes de grand appareil, des assises de pierres de taille et de toutes les dispositions architecturales qui auraient exigé non-seulement du temps, mais encore et surtout des praticiens intelligens et exercés, et ce ne fut que dans des circonstances exceptionnelles, lorsque la proximité de carrières d’une exploitation facile permettait d’obtenir sans trop de temps des matériaux de grandes dimensions, que l’on employait des blocs énormes, comme ceux que l’on admire par exemple au pont du Gard ou aux Arènes de Nîmes. Presque partout les constructions étaient faites en petits matériaux réunis au mortier, en briques, en maçonnerie

  1. A. Choisy, l’Art de bâtir chez les Romains.