Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/700

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M. de Garay eût pu dire également un mot du chemin qui relie Panama à Colon par une voie ferrée de sinistre réputation. Certes cette voie, qui se déroule à l’ombre de forêts vierges, sous des massifs de bananiers, de palmiers et d’élégans bambous, est admirable d’aspect. Comme au Brésil, l’œil y est charmé par l’enlacement des lianes, l’énormité des plantes parasites, et surtout par l’étrangeté des fleurs qui, comme celle de l’espiritu santo, ont la forme d’une colombe. Mais il faut être en défiance contre les acres senteurs de cette flore puissante ! La mort frappe le voyageur qui s’arrête à la contempler. Sous cette végétation merveilleuse se cachent des eaux croupies, sources de fièvres terribles. C’est pis encore, lorsqu’après avoir franchi les parties boisées de l’isthme, l’on atteint les plaines marécageuses voisines de Colon. A la fraîcheur homicide des forêts succède une tiède humidité qui, au crépuscule, s’élève de terre sous forme de vapeurs épaisses’ et grisâtres. On ne voit de tous côtés que marais, flaques fétides où pullulent, les sangsues par millions, les iguanes, les alligators, le monde hideux des reptiles. Le salut du voyageur est dans la fuite et dans un embarquement précipité.

Et c’est là, sur un point des plus malsains de l’Amérique centrale, que l’on se propose d’élever des chantiers, des bureaux, de maintenir pendant sept ans des milliers de travailleurs ! C’est sans doute parce que le gouvernement chinois est bien décidé à ne point laisser tuer ses sujets par les vapeurs délétères de l’isthme de Panama, — comme il l’a empêché du reste et l’empêche encore aujourd’hui pour d’autres contrées malsaines, — que nous avons vu un mandarin, M. Li-Schu-Chong, émettre en souriant un vote favorable au tracé de MM, L.-N.-B. Wyse et A. Reclus. Autrement nous ne comprendrions pas qu’il eût patronné un canal qui suit parallèlement une voie où ses compatriotes se sont suicidés par centaines, quand la fièvre, trop lente à les tuer, ne les arrachait pas aux tristesses de la nostalgie. Un autre membre du congrès a affirmé que l’on aurait à Panama, comme mineurs, ni l’Américain, ni le Chinois, ni l’Indien, ni le nègre, mais l’émigrant du pays de Galles, le meilleur mineur qu’il y ait au monde. Ajoutons en passant que ce mineur, il faudra le payer 15 ou 20 francs par jour ! Or, nous avons entendu M. A. Reclus nous dire que le climat et le wisky avaient tué proportionnellement à Panama plus d’Anglais que de Chinois ! C’eût été le moment pour M. l’amiral de La Roncière Le Noury de faire entendre encore une fois ces nobles paroles déjà citées : « Le projet auquel je donnerai la préférence sera celui qui exigera le moins de sacrifices de vies humaines. » Mais l’honorable amiral a gardé le silence, et le congrès l’a imité. Qui d’entre nous