Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/718

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Tout ce qu’on peut dire, c’est que cette affaire de la réorganisation du conseil d’état a été conduite d’une manière au moins malheureuse, et si elle a eu plus d’éclat que toutes les autres, c’est que le conseil d’état n’est pas seulement un auxiliaire administratif du gouvernement, il est aussi un tribunal. On ne croyait pas aller aussi loin, c’est bien clair, on voulait se borner à quelques épurations, à quelques adjonctions nouvelles autorisées par une loi récente, en laissant dans le conseil des hommes qui en étaient la lumière, la force, la tradition vivante. On a si bien procédé que la réorganisation est devenue une révolution complète, que les nominations nouvelles ont ressemblé à une invasion, et que les quelques conseillers conservés ont pu se croire dans la position de fonctionnaires graciés ou tolérés, à demi suspects, toujours menacés d’être frappés à leur tour pour raison politique, comme l’avaient été quelques-uns de leurs collègues. Après les révocations, le défilé des démissions a commencé. L’affaire a fait quelque bruit au sénat ; M. Baragnon, toujours prompt aux interpellations, s’en est emparé, M. le garde des sceaux a vivement répondu en homme un peu étonné des résultats de son opération : au demeurant, l’épuration est complète, la république a son conseil d’état tout neuf où l’on a fait entrer quelques préfets républicains, quelques conseillers municipaux républicains, ce qui permettra de remplacer ceux-ci par d’autres républicains. Tout est pour le mieux dans le plus heureux des mondes républicains !

Il faut bien s’entendre. Cette question des fonctionnaires, à laquelle l’affaire du conseil d’état a rendu un pénible éclat, est une des plus délicates questions qui puissent s’élever, et elle est aussi une de celles qu’on ne peut éluder. Assurément les fonctions publiques ne sont pas un mandarinat inviolable et inamovible, se perpétuant à travers les révolutions qui se succèdent, indépendant des pouvoirs politiques, créé pour servir tous les régimes et au besoin pour les combattre. Elles font partie de la puissance publique, elles en sont la manifestation sous toutes les formes, et le jour où la constitution du pays est changée, les fonctionnaires n’ont plus d’autre alternative que de se soumettre ou de se démettre. Le gouvernement a certes le droit de réclamer de ses agens, surtout des agens les plus élevés, un concours sincère et fidèle ; il a plus que le droit, il a le devoir de leur demander tout au moins de ne pas tourner contre lui l’autorité qu’ils exercent en son nom, de ne pas rester des ennemis dans la place. Tous les gouvernemens ont agi de même sans passer pour des persécuteurs. La restauration dont nous parlions n’a pas laissé apparemment à ses ennemis déclarés l’honneur de la servir et le soin de la défendre. La monarchie de juillet n’a pas procédé autrement ; M. Thiers, alors jeune serviteur des institutions nouvelles, disait dans la chambre de 1831 : « Il y avait des préfets, des sous-préfets, des procureurs généraux, des magistrats que la nature de leurs fonctions rendait suspects. On n’a point laissé en place