Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/73

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Son écriture, mal formée, était indéchiffrable pour les autres comme pour lui. Son orthographe était fort défectueuse. Il manquait totalement de patience pour toute action manuelle quelle qu’elle fût ; et l’extrême activité de son esprit et l’habitude de l’obéissance à la minute, à la seconde, ne lui permettaient aucun des exercices où il eût nécessairement fallu qu’une partie de lui-même se soumît à l’autre. Les gens qui rédigeaient sous lui, M. Bourrienne d’abord, ensuite M. Maret et son secrétaire intime Menneval, s’étaient fait une sorte d’écriture d’abréviation pour tâcher que leur plume allât aussi vite que sa pensée. Il dictait en marchant à grands pas dans son cabinet. S’il était animé, son langage alors était entremêlé d’imprécations violentes, et même de juremens, qu’on supprimait en écrivant, et qui avaient au moins l’avantage de donner un peu de temps pour le rejoindre. Il ne répétait point ce qu’il avait dit une fois, quand même on ne l’avait point entendu, et c’était un malheur pour le secrétaire, car il se souvenait fort bien de ce qu’il avait dit et s’apercevait des omissions. Un jour, il venait de lire une tragédie manuscrite qui lui avait été remise ; elle l’avait assez frappé pour lui inspirer la fantaisie d’y faire quelques changemens. « Prenez un encrier et du papier, dit-il à M. de Rémusat, et écrivez ce que je vais vous dire. » Et sans presque donner à mon mari le temps de s’établir devant une table, le voilà dictant avec une telle rapidité que M. de Rémusat, quoique habitué à une écriture très rapide, suait à grosses gouttes en s’efforçant de le suivre. Bonaparte s’apercevait très bien de la peine qu’il avait, et s’interrompait de temps en temps pour dire : « Allons, tâchez de me comprendre, car je ne recommencerai pas. « Il se faisait toujours un petit amusement du malaise dans lequel il vous mettait. Son grand principe général, auquel il donnait toute espèce d’applications dans les plus grandes choses comme dans les plus petites, était qu’on n’avait de zèle que lorsqu’on était inquiet.

Heureusement qu’il oublia de redemander la feuille d’observations qu’il avait dictée, car nous avons souvent essayé, M. de Rémusat et moi, de la relire, et il ne nous a jamais été possible d’en déchiffrer un mot. M. Maret, secrétaire d’état, quoique d’un esprit fort médiocre (à la vérité, Bonaparte ne haïssait pas les gens médiocres, parce qu’il disait qu’il avait assez d’esprit pour leur donner ce qui leur manquait), M. Maret, dis-je, finit par acquérir un assez grand crédit, parce qu’il parvint à une extrême facilité de rédaction. Il s’accoutuma à comprendre, à interpréter ce premier jet de la pensée de Bonaparte, et, sans se permettre jamais une observation, il sut la rapporter fidèlement, telle qu’elle sortait de son cerveau. Ce qui achève aussi d’expliquer son succès auprès de son