Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/738

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Tout cela était bien un peu léger et hardi pour un sénateur, car, à l’époque où ces exemplaires circulaient, Mérimée siégeait déjà dans la haute assemblée. Peut-être en haut lieu en fut-on légèrement ému. En tout cas, les observations de quelques amis de Mérimée firent impression sur son esprit, et il s’occupa de remettre la main, pour les détruire, sur tous les exemplaires de cette plaquette. Aussi est-elle devenue fort rare, et j’ai eu beaucoup de peine à me la procurer. Il y a dans ce double fait de l’avoir écrite et d’avoir ensuite voulu la détruire un trait qui peint bien la nature de Mérimée, et c’est pour cela que je l’ai rapporté. Le caractère était droit, mais un peu d’appréhension se mêlait aux affectations de cynisme, et c’était tantôt l’une, tantôt l’autre disposition qui l’emportait, suivant les circonstances et aussi suivant les personnes auxquelles il avait affaire, ce qui explique la diversité des jugemens portés sur lui. Mais n’aurait-il pas mieux valu, en dépit de Beyle, demeurer ce qu’il était, c’est-à-dire un galant homme, sceptique d’esprit, délicat de nature, que prétendre à être un cynique, et dans une certaine mesure y parvenir, sans réussir cependant à se débarrasser d’une certaine timidité ?


II

Si peu qu’un Français soit personnellement mêlé aux luttes de la politique, un moment arrive toujours où son existence finit par en ressentir le contre-coup. C’était la révolution de juillet qui avait fait entrer définitivement Mérimée dans la société doctrinaire ; ce fut la révolution de février et l’avènement du second empire qui l’en firent sortir. Mérimée vit tomber sans plaisir, mais sans regret, le régime de juillet. Bien qu’il eût occupé pendant toute la durée de ce régime une situation lucrative et conforme à ses goûts, il ne s’était attaché ni aux principes du gouvernement parlementaire, ni à la famille des princes qui en étaient les représentans. Les amis de la monarchie déchue lui reprochèrent même d’avoir pris un peu trop cavalièrement son parti de cette déchéance, et d’avoir, dans une lettre rendue publique, fait au nouveau régime une adhésion trop empressée. Cette lettre amena entre Mérimée et quelques-uns de ses premiers amis politiques un certain refroidissement, et leurs relations étaient déjà quelque peu tendues lorsqu’arrivèrent successivement le coup d’état du 2 décembre, le rétablissement de l’empire et le mariage inopiné de l’empereur avec la jeune et brillante Espagnole qui, après avoir connu les extrêmes de la destinée humaine, rallie aujourd’hui toutes les sympathies par l’excès de son infortune. Ce mariage plaçait Mérimée dans une situation assez singulière. La nouvelle impératrice était encore tout