Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/777

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bohémiens, les filles des rues. Nul n’a poussé plus loin l’horreur de la phrase et ne s’est montré plus impitoyable dans l’analyse des sentimens. Il n’a jamais reculé devant la peinture de la nature vraie, et cependant il n’a été classé ni parmi les réalistes, ni parmi les naturalistes. Pourquoi ? Parce qu’il avait du goût, parce qu’il savait sa langue et qu’il n’avait pas besoin de l’enrichir par des emprunts faits à celle du ruisseau.

Cherchons maintenant sous quelle forme l’homme que nous avons étudié reparaît chez l’auteur. Je crois le voir se trahir par deux traits. Le premier, c’est le procédé de narration que je ne saurais mieux définir qu’en demandant à Mérimée lui-même son secret. Comme M. Emile Augier lui faisait un jour compliment d’une petite nouvelle intitulée la Chambre bleue : « Il y a cependant un grand défaut, répondit-il, qui tient à ce que j’ai changé le dénoûment ; je comptais d’abord donner à mon récit un dénoûment tragique, et naturellement j’avais raconté l’histoire sur un ton plaisant ; puis j’ai changé d’idée et j’ai terminé par un dénoûment plaidant. Il aurait fallu recommencer et raconter l’histoire sur un ton tragique ; mais cela m’a ennuyé, et je l’ai laissée là. » Ainsi voilà le procédé révélé par Mérimée lui-même : on pourrait l’appeler le procédé de la contradiction. Généralement, le but qu’un auteur se propose d’atteindre, c’est de faire passer dans l’âme de ses lecteurs les émotions qu’il éprouve lui-même, et le succès qu’il obtient est en quelque sorte en proportion de la sincérité de ces émotions. Avec Mérimée, c’est tout le contraire. D’émotions, il affecte de n’en éprouver aucune. Il se désintéresse en quelque sorte de son récit et des impressions par lesquelles il fait passer ses lecteurs, sans avoir pour eux aucune pitié et sans leur faire grâce d’aucune sensation pénible. Non-seulement il demeure systématiquement étranger à leurs mouvemens, mais il prend un malin plaisir à les contrarier et à les combattre. Au moment où l’émotion est la plus vive, où elle va en quelque sorte éclater, une phrase, un mot, un je ne sais quoi dans le ton vous avertit de ne point vous attendrir ni vous indigner si fort. Il y a comme une lutte sourde entre le talent et l’esprit de l’auteur, le talent qui excelle à décrire le jeu des passions, l’esprit qui met en doute leur sincérité, et c’est le pauvre lecteur qui paie les frais de cette lutte, ballotté qu’il est d’une impression à l’autre et impitoyablement raillé lorsqu’il s’avise de prendre les choses trop au sérieux.

Quelle est la valeur littéraire de ce procédé ? Assurément il est de nature à donner au récit un singulier piquant. Je ne pense pas cependant que l’usage habituel en soit sans reproche. Je suis de ceux qui croient à la vérité profonde de ces vieux préceptes de