Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/78

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joindre dans une chaumière où l’on nous avait conduits. J’étais si troublée que, dès que j’aperçus Bonaparte, je lui demandai presque en pleurant de me renvoyer à Paris ; j’avais déjà pour les voyages tout le dégoût du pigeon de La Fontaine, et, dans mon émotion, je m’écriais que je voulais retourner près de ma mère et de mes enfans.

Bonaparte m’adressa quelques paroles pour me calmer, mais, voyant que dans le premier moment il n’en viendrait pas à bout, il mit mon bras sous le sien, donna des ordres pour que Mme Talhouet fût placée dans l’une des voitures, et, après s’être assuré que M. de Rémusat n’avait éprouvé aucun accident, il me conduisit, effarée comme j’étais, à son carrosse, et m’y fit monter avec lui. Nous repartîmes, et il mit du soin à calmer sa femme et moi, nous invita gaîment à nous embrasser et à pleurer, « parce que, disait-il, cela soulage les femmes, » et peu à peu parvint à me distraire, par une conversation animée, de l’effroi que j’éprouvais à continuer ce voyage. Mme Bonaparte ayant parlé de la douleur de ma mère s’il m’était arrivé quelque chose, il me fit plusieurs questions sur elle, me parut savoir très bien la considération dont elle jouissait dans le monde. C’était ce motif qui causait une grande partie de ses soins pour moi ; dans ce temps où tant de gens encore se refusaient aux avances qu’il croyait devoir leur faire, il avait été flatté que ma mère consentît à me placer dans son palais. A cette époque j’étais pour lui presque une grande dame, dont il espérait que l’exemple serait suivi.

Le soir de cette journée, nous arrivâmes à Amiens, où nous fûmes reçus avec un enthousiasme impossible à dépeindre. Nous vîmes le moment où les chevaux de la voiture seraient dételés pour être remplacés par les habitans qui voulaient la conduire. Je fus d’autant plus émue de ce spectacle qu’il m’était absolument nouveau. Hélas ! depuis que j’étais en âge de regarder autour de moi, je n’avais vu que des scènes publiques de terreur et de désolation ; je n’avais guère entendu, de la part du peuple, que des cris de haine et de menace, et cette joie des habitans d’Amiens, ces guirlandes qui couronnaient notre route, ces arcs de triomphe dressés en l’honneur de celui qui était représenté sur toutes les devises comme le restaurateur de la France, cette foule qui se pressait pour le voir, ces bénédictions trop générales pour avoir été prescrites, tout cela m’émut si vivement que je ne pus retenir mes larmes ; Mme Bonaparte elle-même en répandit, et je vis les yeux de Bonaparte se rougir un instant.