Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/790

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jamais d’y porter remède, sans oser même refuser de s’y associer : homme de cœur assurément, mais de ce cœur timide et craintif des sujets d’un souverain despotique pour lesquels le suprême effort de la conscience est la protestation du silence et de l’inaction ! Si faible qu’il fût par le nombre et par l’énergie, le parti des pachas ne pouvait manquer de s’opposer de toutes ses forces à la consolidation d’un système régulier d’administration européenne. Chassé de tous les postes où il faisait des profits scandaleux, où tel ministre qui touchait des appointemens réguliers presque médiocres acquérait en peu d’années une fortune d’une dizaine de millions, il devait tout mettre en œuvre pour reprendre un pouvoir aussi productif. Mais le ministère Nubar n’allait pas seulement diminuer les gains illicites des pachas ; il allait encore détruire les privilèges féodaux dont ils jouissaient. Sans entrer ici dans l’exposé complet du système de la propriété et des impôts en Égypte, ce qui demanderait de trop longs développemens, il nous suffira de quelques détails pour faire comprendre jusqu’à quel point les réformes européennes menaçaient les pachas. Les terres égyptiennes sont divisées en deux grandes catégories : les terres karadji qui appartiennent surtout aux villageois, et les terres ouchoury, apanage principal de la classe dominante. L’impôt ouchoury atteint à peine le dixième de l’impôt karadji pour une même superficie de terres de même qualité. Cette inégalité est si choquante que le khédive lui-même avait annoncé à la commission d’enquête son intention formelle d’élever le taux de l’impôt sur les terrains ouchoury. Il était donc évident que les ministres européens seraient amenés par la force même des choses à opérer une réforme reconnue aussi juste, aussi nécessaire, aussi indispensable. Il était de plus très probable qu’ils constateraient bientôt la nécessité d’abolir la moukabalah, loi absurde qui assure à perpétuité le dégrèvement de la moitié de l’impôt foncier aux contribuables qui paieront par anticipation six années de contribution en sus de l’impôt courant. Ce rachat de l’impôt foncier, — mesure de circonstance imaginée par l’ancien ministre des finances, Ismaïl-Sadyk, pour se tirer d’une situation difficile, — est un expédient désastreux dans un pays agricole, dont l’impôt foncier est presque l’unique ressource. En réalité, il n’a servi qu’à une seule chose : à permettre au khédive et aux pachas de dégrever leurs propriétés des charges communes. Écrasés sous les impôts de toutes sortes, les fellahs n’ont pas pu payer la moukabalah ; le khédive et les pachas au contraire, possesseurs de terrains ouchoury, c’est-à-dire de terrains dont l’impôt n’est que le dixième de celui des fellahs, se sont empressés de verser la somme qu’on leur demandait, et qui pour eux était presque insignifiante, afin d’augmenter encore leurs privilèges et d’arriver à