Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/794

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lieux où ils se sont fixés par un choix volontaire, ne figurent sur aucun registre régulier de perception ; ils dépendent uniquement du propriétaire de l’abadieh, qui est libre de les déclarer ou de ne pas les déclarer aux percepteurs. J’ai vu des déclarations de propriétaires d’abadiehs considérables et qui demandaient, pour être cultivées, un très grand nombre de travailleurs : elles portaient qu’il y avait dans tel ou tel village de l’abadieh cinq ou six paysans ; en réalité, il y en avait au moins deux ou trois cents ; mais il est presque impossible de savoir à ce sujet la vérité, car, les paysans n’étant pas recensés et pouvant fuir dans la campagne à l’approche d’un contrôleur chargé de vérifier leur nombre, il arrive en effet, quand on procède à une enquête, qu’on trouve à peine cinq ou six personnes là où il devrait y en avoir, là où il y en a d’ordinaire deux ou trois cents. On comprend quel immense avantage les propriétaires d’abadiehs retirent de ce privilège : leurs paysans sont toujours sous leurs mains, à leur disposition ; ils peuvent s’en servir à toute heure et les employer uniquement à la culture de leurs propriétés. Les paysans des villages sont condamnés, au contraire, à exécuter, au moins pendant trente jours chaque année, des travaux publics dont tout le monde profite, à commencer par les abadiehs. Est-ce équitable ? A coup sûr non, et le désir de rendre à la culture des terres stériles pouvait seul excuser un pareil abus. Mais ces terres, qui ont retrouvé depuis longtemps leur fertilité, ont indemnisé largement les propriétaires des sacrifices qu’elles leur ont coûtés. De plus, Ismaïl-Pacha a transformé des terres excellentes en abadiehs, contrairement au principe qui avait tout d’abord présidé à la création de ce genre de propriétés. Plus de deux mille abadiehs ont été constituées ainsi depuis dix-huit ans. On comprend dès lors combien la charge des villageois soumis à la corvée a augmenté sous le règne d’Ismaïl-Pacha. Parmi les réformes imposées à l’administration européenne par la morale et par l’intérêt du pays, il fallait placer au premier rang celle de la corvée, et là encore porter à la classe dominante qui exploite l’Égypte un coup des plus directs et des plus sensibles.


III

Obligé de lutter contre le khédive, ses familiers et la classe dominante, le ministère Nubar-Pacha allait avoir à supporter une opposition plus dangereuse encore : celle des colonies européennes. Il ne faut pas croire que les Européens établis en Égypte y souffrent profondément du régime exécrable sous lequel sont accablés les indigènes. A part un certain nombre d’exceptions que nous étendrons autant qu’on le voudra, ils y sont venus dans le dessein