Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/800

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supprimées que par une décision du conseil privé, sanctionnée par le khédive. Mais les principes ne sont faits en Égypte que pour être violés. Le fonctionnaire qui perçoit l’impôt, le contribuable qui le paie ignorent également s’il est légal ou s’il ne l’est pas. Qu’est-ce d’ailleurs pour un Turc ou pour un Arabe que la légalité ? « Le fellah ne peut se plaindre des impôts, disait l’inspecteur général de la Haute-Égypte à la commission d’enquête ; il sait qu’on agit par ordre supérieur. C’est le gouvernement qui les réclame ; à qui voulez-vous qu’il se plaigne ? » L’ordre supérieur ! tout est là en effet. Il n’est pas rare de voir sur les états d’une province ou d’un village : Impôt perçu en vertu d’un ordre verbal donné tel jour à telle heure. Lois, décrets, circulaires, ces procédés européens sont inconnus au bord du Nil. L’ordre supérieur y tient lieu de tout. Encore si le khédive seul pouvait créer ainsi, par une inspiration fantaisiste, un impôt nouveau ! La commission d’enquête a signalé dans la province de Béherrah un droit de garde sur les cotons amenés au marché, qui n’était autorisé par rien. « On le doit, a dit l’inspecteur de la Basse-Égypte, au zèle d’un moudir (préfet) d’autrefois. Le ministre des finances, ayant remarqué ce produit parmi les recettes réalisées, l’a maintenu sur les budgets. » En 1875, le directeur de l’octroi du Caire a modifié de son autorité privée certains tarifs de son administration. Et ce ne sont pas là des faits isolés ; on trouverait mille exemples du même genre. Avec un pareil système fiscal, il est évident que les Européens ont raison de proclamer qu’on ne saurait les obliger à payer toutes les taxes que le caprice d’un homme ou de plusieurs hommes a créées depuis quelques années. Ils ont d’autant plus raison que ce caprice n’a pas de bornes. Il est arrivé souvent qu’un terrain qui payait 50 piastres d’impôt a été imposé ensuite à 100 piastres, puis à 150, puis à 500. Un propriétaire des environs d’Alexandrie possédait un domaine exonéré d’impôt. Arrive Saïd-Pacha qui l’impose de 200 piastres. C’était une charge légère et légitime ; mais, en 1877, ces 200 piastres se sont transformées en 13,000 piastres, alors que le domaine n’en rapportait que 12,000. Le propriétaire a refusé de payer, trouvant à bon droit monstrueux, non-seulement d’être privé de tous les profits de son domaine, mais encore de payer 1,000 piastres pour obéir aux ordres d’un moudir ou d’un ministre quelconque. Ce qu’on peut reprocher aux Européens, ce n’est pas de protester contre cet état de nature ; c’est au contraire de vouloir le perpétuer. Ils sont les plus forts, par conséquent ils trouvant très agréable de n’être entravés par aucune loi. La pensée que la commission d’enquête allait être chargée de codifier les décrets, les règlemens, les ordres supérieurs de l’Égypte, les a remplis d’indignation et de colère. Au régime régulier qui serait résulté de cette mesure,