Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/809

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à leur influence combinée devant laquelle toutes les forces locales sont rapidement obligées de plier.


V

Il n’est pas bien sûr que Nubar-Pacha se soit immédiatement rendu compte de ces vérités, pourtant incontestables. Doué d’une rare finesse et d’une perspicacité toute orientale, Nubar-Pacha serait un homme d’état supérieur s’il n’y avait pas dans son organisation politique une grande lacune et en même temps une grande faculté de trop. Il n’est ni administrateur, ni financier, ni jurisconsulte : de là vient qu’il est obligé de s’en rapporter aux autres sur la partie technique du gouvernement, ce qui a quelquefois des avantages, mais quelquefois aussi des inconvéniens. En revanche, son imagination est tellement vive qu’elle lui fait prendre très aisément ses espérances pour des réalités. Il y a du poète dans cet Arménien si souple, si adroit, qui, comme tous les hommes de sa race, est cependant le contraire d’un rêveur. Diplomate consommé, négociateur de premier ordre, son jugement, presque toujours juste quand il s’agit d’apprécier une situation présente, ne l’est plus autant quand il faudrait prévoir l’avenir. En recevant du khédive la mission de former un ministère, sa première pensée a été sans contredit de le composer de ministres indigènes placés sous sa main et de n’y introduire qu’un seul Européen, un Anglais, M. Wilson, le vice-président de la commission d’enquête, et par conséquent le plus en vue, après M. de Lesseps, des hommes qui avaient pris part à cette grande et féconde entreprise d’où le salut de l’Égypte semblait devoir sortir. M. Wilson eût été un simple administrateur, tout le pouvoir politique fût resté entre les mains de Nubar. A tort ou à raison, Nubar-Pacha passe pour un adversaire de la France. Le fait est que, dans la suite de son ministère, il s’est toujours appuyé sur l’élément français ; mais il est incontestable qu’il s’était efforcé d’écarter complètement cet élément de ses premières combinaisons gouvernementales. Les nouvellistes du Caire, — et Dieu sait s’il y a des nouvellistes au Caire ! — attribuaient la méfiance de Nubar-Pacha envers notre pays à des raisons toutes personnelles, aux rancunes d’une vanité blessée. C’était au moins une forte exagération. Nubar-Pacha poursuit depuis bien des années en Égypte, avec des fortunes diverses, une œuvre digne d’un esprit libéral et entreprenant : la destruction de ce régime des capitulations, dont j’ai indiqué tout à l’heure quelques-uns des abus, de ce régime conforme aux mœurs du moyen âge, mais dont les rigueurs, loin de diminuer chez les peuples orientaux qui se sont élevés peu à peu vers la civilisation, n’ont fait au contraire qu’y devenir plus intolérables.