Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/810

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Or, il faut l’avouer, c’est en France que ses desseins avaient rencontré jusqu’ici la plus vive opposition. Est-il besoin de rappeler que nous sommes la dernière nation qui ait accepté la réforme judiciaire à laquelle l’Égypte a dû de posséder enfin une justice et des tribunaux ? Toutes les autres avaient adopté depuis longtemps les projets de Nubar-Pacha, les tribunaux étaient même composés, lorsque nous nous sommes décidés à suivre l’exemple général. Il en est résulté pour nous un grand dommage. Nous aurions dû tenir la première place dans ces tribunaux où notre code allait être appliqué ; mais quand nous nous sommes résignés à en faire partie, il était trop tard, les bons rôles étaient pris, les seconds seuls nous restaient. Il n’est pas étonnant que ce souvenir, encore très vif, ait inspiré quelques craintes à Nubar-Pacha sur la conduite que nous risquions de tenir dans une nouvelle entreprise de réformes qui ne pouvait manquer de toucher aussi sur bien des points aux capitulations, et de susciter par suite l’opposition de tous les défenseurs des vieilles citadelles dans lesquelles les chrétiens s’obstinent à vivre en Égypte, comme s’ils y étaient menacés d’un danger quelconque, comme si ce n’était pas eux plutôt qui étaient dangereux pour les indigènes !

J’ai dit d’ailleurs que Nubar-Pacha, politique très délié, n’est ni administrateur ni financier ; il lui était donc difficile de se rendre personnellement compte des services respectifs qu’on pouvait attendre des Français et des Anglais pour la réorganisation matérielle et morale de l’Égypte. Jugeant en observateur, non en homme du métier, il pensait peut-être que les Anglais étaient plus capables que les Français d’établir une comptabilité et une administration régulières dans un pays étranger, puisqu’ils ont une plus grande habitude de la colonisation, leur autorité s’étendant sur presque tous les points du globe, tandis que la nôtre ne s’exerce, hélas ! que sur un bien petit nombre de régions. C’était commettre une grande erreur. Sans nul doute les Anglais ont des qualités de gouvernement bien supérieures aux nôtres ; ils semblent être faits pour commander aux autres peuples, pour jeter dans chaque partie du monde, des colons hardis qui ne tardent pas à y dominer tout ce qui les entoure. Mais de quelle manière cette domination s’établit-elle ? De quelle manière surtout se maintient-elle ? Wellington gagnait des batailles non par tactique, mais par ténacité ; c’est ainsi qu’il a vaincu Napoléon Ier ; il ne faudrait pourtant pas conclure de Waterloo que Wellington fût un plus grand, fût même un aussi grand tacticien que Napoléon 1° « Si l’on me permet cette comparaison, je dirai que les Anglais sont des Turcs de génie, — des Turcs sans le fatalisme et la corruption, — dont l’autorité s’impose d’abord à toutes les races inférieures par l’emploi de la force et se