Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/811

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conserve ensuite par le même moyen. Il suffirait d’esquisser l’histoire de la colonisation anglaise pour le démontrer. Mais à quoi bon ? Cette vérité n’est-elle pas mise à cette heure même en évidence par les événemens qui se passent en Asie et en Afrique ? Sans remonter jusqu’au temps, — qui dure encore pourtant, — où les Anglo-Saxons détruisaient les Peaux-Rouges en Amérique, qu’on regarde ce qu’ils font en ce moment des Zoulous. Partout où ils ont rencontré des peuplades absolument barbares, ils les ont refoulées en les exterminant ; là où ils se sont trouvés en face de peuples à demi civilisés, c’est par une oppression violente qu’ils les ont dominés. Il n’y a pas d’exemple d’une race qu’ils aient assimilée. « Les Anglais, disait ici même dans une étude sur l’Inde M. Goblet d’Alviella, n’ont rien de ce qui peut gagner à un conquérant la sympathie des vaincus. Tout en s’efforçant de régner sur l’Inde par l’influence de leur civilisation supérieure, ils lui font trop sentir qu’ils ont conscience de cette supériorité. « Les Anglais sont justes, mais pas bons » (not kind). — Cette réflexion m’a été adressée en termes presque identiques à Calcutta, à Bombay, à Ceylan, partout… Je ne connais pas dans toute l’histoire une domination analogue, où les alliances matrimoniales soient restées aussi rares entre l’ancienne aristocratie nationale et les parvenus de la conquête… De quelque côté que nous nous tournions, nous ne trouvons aucune affinité, aucune sympathie, aucun lien moral ou politique qui puissent retenir les populations de l’Inde sous la domination de l’Angleterre le jour où ces deux cent cinquante millions d’Asiatiques, gardés par moins de cent mille Européens, s’éveilleront à la conscience de leur droit et de leur force [1]. » Un orateur prouvait récemment à la chambre des communes, au moyen de documens officiels, que plus de quatre mille personnes avaient reçu la peine du fouet à Mysore pendant l’année 1877-78. L’Angleterre a donc aussi sa courbache, et c’était une idée assez étrange d’aller chercher dans l’Inde les fonctionnaires chargés de la faire disparaître d’Égypte ! Ce qui oblige les Anglais à recourir envers les peuples qu’ils gouvernent à des procédés aussi énergiques, c’est qu’ils n’ont en aucune manière ce génie administratif qui remplace chez nous le génie politique. L’administration anglaise n’est pas un système régulier, le développement logique d’une idée, d’un plan préconçu ; c’est le produit bizarre de plusieurs forces diverses et souvent contraires, c’est un ensemble fortuit de traditions, d’usages plus ou moins raisonnes, d’améliorations locales, de principes opposés, mais tous conformes aux mœurs de la nation. Cet édifice disparate est excellent pour l’Angleterre ; les Anglais qui s’établissent sur une terre vide l’y transportent sans peine avec eux ; mais ceux qui colonisent un peuple déjà

  1. Voyez la Revue du 1er août 1876.