Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/910

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épousée pour punir l’infidèle, et s’il avait pressé notre mariage, c’était afin de devancer le sien et de lui prouver combien son manque de foi le touchait peu. Il m’avait prise pauvre, sans beauté, ni mérite d’aucun genre, voulant que je lui dusse beaucoup et que lui, l’homme riche et recherché de tous, me dût le moins possible. — Voilà ce que je reconnaissais trop bien ; c’était dur, va !

Tu sais maintenant, William, pourquoi nous ne sommes pas heureux, pourquoi nous ne le serons jamais. C’est à cause de cette maudite lettre que j’ai lue. Comme Psyché, je suis punie par ma faute. Si j’étais demeurée dans l’ignorance, j’aurais conservé un semblant de bonheur. M. Forbes aurait joué son rôle jusqu’au bout, et jusqu’au bout j’aurais cru l’avoir subjugué. Ma petite vanité a reçu un coup bien cruel, quand j’ai découvert que jamais je n’avais été aimée. J’étais l’instrument dont on se servait pour venger une injure, voilà tout. Ta pauvre cousine Jane a donc appris la modestie à ses dépens. Toutefois, pour être juste envers lui, je dois dire que son intention était assurément de se montrer généreux, bon , plein d’attentions à mon égard ; peut-être eût-il fini par s’attacher un peu à moi. Mais après ce qui s’est passé, ce n’est plus possible : je sais trop de choses. Tel que tu le vois en public, tel il reste quand nous sommes seuls : un homme bien élevé, rien de plus. Si je voulais avoir une robe nouvelle tous les jours, il me la donnerait, mais quant à me persuader qu’il m’aime, c’est hors de son pouvoir, de même qu’à moi, il m’est impossible de rien faire pour lui plaire. Je ne trouve pas une parole affectueuse à lui adresser. Je réponds quand il me parle, voilà tout. Je suis d’une froideur de statue en sa présence. Je m’en rends compte et n’y peux rien changer ; je sens cette Annie entre nous deux, et cela me glace. Jamais je ne l’ai vue ; qui elle est, ce qu’elle est, je l’ignore ; mais, la nuit, souvent je me réveille pour me demander si ma mort, qui permettrait à mon mari d’épouser cette femme, lui causerait un bien grand chagrin.

Pauvre petite amie ! Je l’écoutais le cœur serré.

— Jeannette, lui dis-je enfin, veux-tu savoir ce qui t’empêche de conquérir ton mari ? C’est que tu l’aimes trop ! Elle couvrit son visage de ses deux mains, et je vis la rougeur envahir son front et jusqu’à son cou.

— C’est bien cela, dit-elle enfin, — reprenant sa pâleur première.

— Je l’aime, moi qui me reprochais, quand je me suis mariée, de ne pas nourrir à son égard des sentimens assez exaltés. Je l’aime. Il ne s’en aperçoit pas... mais si un jour il venait à s’en douter, je serais la plus misérable des créatures. C’est la persuasion où il est de mon indifférence qui lui fait accepter son sort.