Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/912

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pas contre moi ?.. Non pas directement, mais par contre-coup... Je l’ai frustré, en effet, car, sache-le, si jamais quelqu’un a été aimé avec passion, c’est ce petit être chétif et languissant. Quand sa mère mourut en le mettant au monde, son père jura de la remplacer. Il veilla sur ce berceau, comme une femme eût pu le faire, — et moi, je suis venue lui dérober la douce récompense d’un amour quasi maternel ! Moi, qui n’ai pas été à la peine, j’ai recueilli, à sa place, le fruit de la plante délicate qui lui a coûté tant de soins ! — Comment faire ? C’est ma seule consolation dans ma tristesse. Ce petit être aimant qui se serre contre moi, puis-je le repousser ? Quand j’écoute son babil, quand je me mêle à ses jeux, quand je m’occupe de lui, comme je le fais journellement, je me trouve presque heureuse. Arthur n’est pas toujours grognon comme tu l’as vu. Arthur ne mord pas toujours, car il ne souffre pas constamment, le pauvret. A certains momens, il a la gaîté, la gentillesse, l’entrain inoffensif d’un petit chat ; n’est-ce pas, chéri ?

L’enfant la regarda et répondit à ses paroles par un long baiser. C’est dans cet embrassement que M. Forbes les surprit. Je le vis tressaillir. Néanmoins il fit bonne contenance, s’avança en souriant jusqu’auprès de nous et, se penchant par-dessus l’épaule de Jane, pria le petit garçon d’embrasser aussi « papa. » Arthur fronça le sourcil et repoussa « papa » d’un air maussade. M. Forbes s’efforça de tourner la chose en badinage, mais l’expression douloureuse de son visage démentait l’allure dégagée qu’il affectait. Personne n’est parfait en ce monde : je vis un éclair de satisfaction passer dans les yeux noirs de Jane, et son regard triomphant semblait dire, pour moi du moins :

— Je ne suis pas Annie, ce qui n’empêche que je puisse trouver quelqu’un qui m’adore, monsieur Forbes.

Et sous ce regard, qu’il le comprît ou non, le malheureux devint tout rouge.

Pauvre petit Arthur ! Qui sait si ce regard ne fut pas la cause de ce qu’il me reste à raconter ?

Rien n’est plus facile que de provoquer des confidences, sous prétexte de donner un bon conseil ; mais rien n’est plus malaisé, pour une personne ayant conscience de la responsabilité qu’elle assume, que de formuler ce conseil -là.

Tel était précisément mon cas, et je redoutais maintenant de me retrouver seul avec Jane. A ma grande satisfaction, je crus démêler bientôt qu’elle avait parlé pour soulager son cœur, non pour obtenir des avis. Je fus, l’avouerai-je, un peu mortifié néanmoins de voir le peu de cas qu’elle faisait de mes lumières. Elle ne me demanda jamais de lui tracer une ligne de conduite à