Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/913

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l’égard de son mari, et il sembla que rien ne se fût passé entre nous. Je la plaignais du fond du cœur, d’autant plus que je ne voyais aucun remède à ses maux. Je plaignais aussi M. Forbes. Il est fort commode, vous le voyez, d’épouser une femme dans l’intention de vivre avec elle sur le pied d’une douce camaraderie, il l’est beaucoup moins par contre de mener l’entreprise à bien, quand on tombe sur une jeune personne qui se permet de vous donner son cœur et qui se sent blessée si vous n’avez la volonté ou bien le pouvoir de lui rendre la pareille.

Oui, je le répète, je m’étais pénétré de compassion pour le mari, car enfin, si Jane avait trouvé son malheur dans la lecture de la fameuse lettre, le pauvre homme trouvait le sien assurément dans la lecture, trop facile pour qu’il ne la fît point, des sentimens de sa femme. Naïve Jane ! qui croyait pouvoir cacher pareil secret à un mari ! L’amour seul rend aveugle, et M. Forbes n’était point amoureux.

Je le surveillai sans en avoir l’air, et je crus bientôt avoir acquis la certitude qu’il se désolait de reconnaître chez une femme qu’il avait jugée froide et raisonnable à l’excès des sentimens romanesques auxquels il ne pouvait répondre. Certes, il ne lui en voulait pas de l’erreur qu’il avait commise ; mais leurs cœurs ne battant pas à l’unisson, il devait trouver sa situation fort gênante. Sans la malencontreuse découverte de la lettre, il eût probablement fait tous ses efforts pour lui cacher la vérité. Par malheur la lettre était là, et mon cousin me semblait être un de ces hommes qui savent s’imposer une contrainte, mais qui sont incapables de mentir. L’entorse que je m’étais donnée guérissait tout doucement. Je commençais à marcher à l’aide d’un bâton, quand un matin je vis M. Forbes partir en voiture avec Arthur.

— Ayez la bonté de prévenir Jane que j’emmène le petit, me dit-il en passant devant moi.

A ces mots, Arthur, qui jusque-là était fort tranquille, poussa des cris de paon et appela sa maman au secours ! Le père se mordit les lèvres, mais n’en poursuivit sa route que plus vite. En un instant, ils eurent disparu. Jane, accourue au bruit, reçut assez mal la commission dont j’étais chargé pour elle.

— Mon Dieu ! quelle idée a-t-il d’emmener Arthur à la ville ? s’écria-t-elle d’une voix douloureuse. Ma femme de chambre me disait à l’instant que la variole y sévit. Oh ! si l’on pouvait le rattraper !


Il n’y fallait pas songer ; aussi m’occupai-je seulement de la rassurer. J’eus beau faire toutefois, elle demeura inquiète.

— Hélas ! pourquoi l’a-t-il emmené ? répétait-elle sans cesse.