Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/915

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Trois jours s’écoulèrent de la sorte pendant lesquels le petit patient s’affaissa de plus en plus. Le quatrième, un ange vint le chercher, qui lui apporta la délivrance. J’étais présent quand il mourut. — Pauvre petit martyr ! lui , d’ordinaire si indocile, il était devenu doux et patient depuis sa maladie ; je m’étais pris à l’aimer, moi aussi. Mon cœur se gonfla quand je vis ?es paupières palpiter, ses lèvres frémir convulsivement et son visage amaigri, qui n’avait subi aucune altération, prendre le calme rigide de la mort.

Jane pleurait en silence. M. Forbes avait les yeux secs ; il semblait changé en statue. D’abord il parut à peine se rendre compte des choses, puis enfin il comprit que tout était fini. Il ne me voyait probablement pas, caché que j’étais sous les rideaux ; en tout cas, il n’avait plus conscience de ma présence. S’adressant à sa femme :

— Jane ! dit-il.

Jane tourna vers lui ses yeux noyés, sans répondre.

— Jane, venez près de moi.

Elle se leva et alla s’asseoir au bord du lit, à ses côtés. Avec un rauque gémissement dans lequel se confondaient la douleur, le remords et l’amour, il l’attira brusquement et appuya sa tête sur la poitrine qui avait si souvent servi d’oreiller à la tête de son fils. Le refuge du petit Arthur dans ses peines d’enfant était devenu celui de l’homme fort terrassé par la douleur. Jane entoura le cou de son mari de ses deux bras et mêla des larmes brûlantes aux siennes. Tandis qu’ils pleuraient ensemble, le cher innocent dormait son dernier sommeil, souriant à ce monde exempt de souffrance et de tristesse dans lequel il venait d’entrer. Je me retirai sans bruit : je comprenais que de la plus terrible douleur peut résulter un grand bien.

Longtemps après cet événement, Jane me dit un jour :

— Cousin William, mon mari s’est rendu à moi à cette heure suprême, et depuis lors j’ai possédé son cœur sans partage. Elle avait pris la maladie au chevet du pauvre Arthur ; mais, admirablement soignée par son mari, elle guérit vite et ne fut pas défigurée. Heureuse Jane ! Je l’ai vue dernièrement en me rendant à Londres. Combien la vieille maison des Aulnes me parut embellie, habitée qu’elle était maintenant par une femme heureuse ! Combien M. Forbes me sembla fier de sa Jane et de son fils unique, gros garçon qui lui ressemblait beaucoup. Est-il nécessaire de dire que ce fils avait reçu le nom d’Arthur ? Eh bien ! quelque tendresse qu’eût la mère pour cet enfant, je n’ose-