Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/920

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pétillante d’esprit, d’humour et d’originalité. Dans l’automne de 1833, ayant tous les deux émigré de Göttingue à Berlin, nous primes notre logis dans la même maison, n° 161, Friedrichstrasse. Nous y vivions dans la plus étroite intimité, prenant ensemble nos repas et nos exercices. Motley était arrivé à parler l’allemand couramment ; non-seulement il travaillait à traduire le Faust de Goethe, il se faisait la main en écrivant des vers allemands. Admirateur passionné de Shakspeare, de Byron, de Goethe, il ne cessait de citer ses auteurs favoris. Dialecticien entêté, jusqu’à guetter quelquefois mon réveil pour continuer quelque discussion sur un point de science, de poésie, de vie pratique, interrompue à l’approche du matin, il ne perdait jamais sa douceur et son amabilité. Notre compagnon fidèle était le comte Alexandre Keyserling, de Courlande, devenu depuis célèbre comme botaniste. Motley était entré dans la diplomatie ; nous eûmes souvent l’occasion de renouveler nos rapports amicaux ; à Francfort, il restait d’ordinaire chez moi et était un hôte bienvenu de ma femme ; nous nous vîmes aussi à Vienne et plus tard ici. La dernière fois que je le vis ce fut en 1872, à Varzin, à la célébration de mes noces d’argent. Le trait le plus frappant de sa figure belle et délicate c’étaient des yeux remarquablement grands et beaux. Il n’entra jamais dans un salon sans exciter la curiosité et la sympathie des dames. »

Revenu aux États-Unis, Motley se maria et fit un roman. Son mariage fut, on peut le dire, le roman de sa vie, roman heureux, plein de douceur et de charme. Miss Benjamin était belle et aussi bonne que belle ; de sentimens nobles et élevés, elle épousa toute sa vie les ambitions, les espérances de son mari ; elle ne fit véritablement qu’un cœur et qu’une âme avec lui, elle admirait son génie, et savait calmer les orages de cette âme souvent bouillonnante et tourmentée. Pour l’autre roman, le roman écrit, il était franchement mauvais : 'Mortons Hope n’eut aucun succès et n’en méritait aucun ; l’intérêt qui s’y rattache aujourd’hui tient à tout autre chose qu’à l’intrigue ou aux passions. Motley n’était pas encore historien, il a pourtant mis dans ce premier livre ses théories sur la manière de comprendre et d’écrire l’histoire. Ces théories méritent quelque attention, aujourd’hui surtout que l’histoire semble définitivement s’écarter de ses traditions et devenir purement documentaire. L’école historique moderne a transporté le positivisme dans l’étude du passé ; elle ne veut que des faits, des dates, des textes authentiques, il semble qu’elle recule devant l’appréciation des événemens et des hommes. Certes, nous ne contesterons pas l’utilité de tant de travaux où la critique la plus sévère ne trouverait rien à reprendre ; mais parfois on n’y sent plus d’autre souffle de vie que celui qui se dégage des lettres jaunies par le temps, des reliques, des monumens en ruines.