Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/930

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provinces belges contre Philippe II était plus politique que religieuse, bien que la moitié de ces provinces à peu près fût gagnée à la réforme : la noblesse bruyante et licencieuse de ses villes détestait les régimens espagnols bien plus que les inquisiteurs. Anvers servit quelque temps comme de trait d’union et de centre entre les provinces du midi et celles du nord, mais Anvers fut bientôt détrônée d’un côté par Bruxelles, de l’autre par les ports hollandais.

Guillaume d’Orange, de sang allemand, fut l’instrument providentiel de l’union contre l’Espagne. Motley a épuisé toutes les ressources de son talent pour le bien peindre et faire comprendre ce génie un peu complexe ; Orange est son héros favori, c’est l’artisan principal de la plus grande entreprise du XVIe siècle : faire une nation où il n’y avait pas de nation, tenir ensemble les nobles et les gueux, entraîner des villes jalouses les unes des autres, animées d’un patriotisme tout municipal, des provinces presque inconnues les unes aux autres, mettre en faisceau la bourgeoisie marchande et jalouse des ports, une noblesse batailleuse et des peuples où l’Espagne trouvait ses meilleurs régimens et ses plus hardis capitaines, tirer son autorité de sa modestie et ses avantages de ses défaites, paraître au milieu des plus furieuses agitations populaires aussi calme qu’un jour de kermesse, vaincre l’émeute, la trahison, vaincre la victoire même par la force du temps, d’une bonne cause et d’un courage froid, trempé dans le sentiment d’une grande mission ; ce fut le rôle d’Orange. Quand il sentit le coup fatal et se vit mourir, son seul cri fut : « Seigneur, ayez pitié de ce peuple. »

Motley, suivant nous, peint Guillaume d’Orange avec une grande fidélité, il fait très bien ressortir ce qu’il y eut dans son rôle d’inconscient et ce qu’il y eut de conscient ; comment il glissa de la fidélité dans la résistance plutôt qu’il ne se précipita dans la révolte, comment il se laissa choir du catholicisme au luthéranisme et du luthéranisme au calvinisme. Motley n’est point de ces historiens qui trouvent pour tous les actes d’un prince l’explication banale de l’ambition ; Orange travailla de toutes ses forces à unir les Pays-Bas, mais il repoussa toujours plutôt qu’il ne chercha les dignités que lui offrirent les provinces : la persistance avec laquelle il travailla pour les unir sous le sceptre du duc d’Anjou le montre peut-être trop désintéressé.

On ne saurait assez admirer l’art avec lequel Motley a peint cette grande et noble figure. Faut-il croire avec lui que, si Guillaume n’eût pas été assassiné, il eût scellé l’union de tous les Pays-Bas ? Cette union ne dura véritablement qu’un instant. La Hollande voulait être tout à fait indépendante ; les Pays-Bas espagnols demandaient seulement des maîtres moins cruels que le duc d’Albe, La maison de Nassau ne poussa de racines que