Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/938

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


disgrâce qu’il publia la Vie et la mort de Jean de Barneveld. Nous pourrions citer maint passage dans ce livre où, en parlant de Maurice de Nassau, Motley pense au général Grant, où, en parlant d’Aerssens, l’ambassadeur des États et l’ami de Barneveld, il pense à lui-même. Aerssens avait été ambassadeur auprès d’Henri IV, et, après le crime de Ravaillac, la reine Marie de Médicis voulut en être débarrassée. Barneveld réussit à déjouer les intrigues ourdies contre Aerssens, au moins pendant quelque temps. Barneveld était l’homme d’état, Maurice le soldat. « L’histoire montre que le brillant soldat d’une république a chance de l’emporter sur l’homme d’état le plus consommé, s’il s’agit d’obtenir les applaudissemens et l’affection populaires… Les grandes batailles du prince avaient été livrées sur le théâtre du monde, avaient enchaîné l’attention de la chrétienté ; de leur issue avait dépendu plus d’une fois ou semblé dépendre l’existence de la nation. Les travaux de l’homme d’état, au contraire, avaient été comparativement secrets. Ses nobles paroles avaient été prononcées, les portes fermées, devant des collègues… » Ces allusions discrètes laissent deviner que la blessure de Motley était difficile à guérir : elle ne guérit en effet jamais. Il n’avait pas l’épiderme épaisse, les muscles robustes, les nerfs insensibles de ceux qui sont propres au service des démocraties : il était irritable ; son âme, de tout temps orageuse, s’était pour ainsi dire calmée dans la placidité polie de la vie diplomatique. Elle était jetée hors d’elle-même, dans un monde facile, brillant et en apparence heureux. Quand Motley se retrouva lui-même, victime de ce qu’il considérait comme une injustice horrible, l’étude même ne put plus le tranquilliser. Il arrivait à cet âge où le malheur guette l’homme et lui montre le néant de la vie. Il perdit en 1874 sa femme, celle qui avait été véritablement de tout temps la moitié de lui-même, le charme de sa maison, la consolation de ses maux ou réels ou imaginaires. Il lui restait des filles, aimables, spirituelles, mais, si empressée et si tendre que fût leur amitié, elle ne le consola point de la perte de sa femme. Il ne fit plus que languir. Son organisation trop nerveuse ne résista pas à ce dernier choc : depuis quelque temps déjà il était malade, il avait été frappé d’une paralysie partielle qui allait lentement en s’aggravant. Il ne pouvait plus travailler, bien que l’hémiplégie n’eût pas atteint son intelligence. La mort de Mme Motley fut le dernier coup. Il mourut près de Dorchester, en Angleterre, le 29 mai 1877. Il fut enterré dans le cimetière de Kensal-Green à Londres.


AUGUSTE LAUGEL.