Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 34.djvu/942

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me paraît être d’une langue meilleure et d’un sens plus plein que si Racine l’eût écrit ainsi :

Ma fortune va prendre une force nouvelle.

Je préfère aussi la leçon de Pascal, ou du moins celle de ses précédens éditeurs, à la leçon de M. Molinier. Il faut être sobre, et très sobre, d’innovations quand on irait, comme ici, sous prétexte de paléographie, tout simplement à détériorer le texte de Pascal.

Une autre et singulière innovation de M. Molinier, c’est, sous le même prétexte d’absolue fidélité, de reproduire impitoyablement l’orthographe très douteuse du manuscrit : « Ne seroisse donc pas faire tort à la joye d’un roy, d’occuper son âme à adjuster ses pas à la cadance d’un aeir ? » En vérité, je demande à quoi peut servir, dans un texte imprimé pour l’usage de la lecture, à ce que je suppose, l’étalage de cette orthographe bizarre. Et notez, — ce que l’exactitude sévère de M. Molinier ne devait pas oublier de rappeler, — que M. Faugère assure que ce passage précisément n’est pas de la main de Pascal. Au surplus, quand il serait vrai que la plume de Pascal écrivît tantôt « orgueil » et tantôt « orgeuil, » quel peut bien être l’intérêt de Pascal, de l’histoire de la langue ou de M. Molinier lui-même à ce que nous éternisions le souvenir de ce lapsus ? « Il n’est pas bon d’être tro libre. Il n’est pas bon d’avoire toutes les nésesité ; » voilà un autre exemple des scrupules de M. Molinier.

Ces scrupules font voir tro de délicatesse.

Que les érudits y prennent garde. Là pour eux et pour leurs études est le pire danger. Tôt ou tard, mais immanquablement, et plus tôt qu’ils ne le croient peut-être, ces petites manies, ces affectations de rigueur dans des choses fort indifférentes, détourneront d’eux et de leurs travaux, — et ce sera grand dommage, — ceux-là mêmes qui les suivent avec le plus d’intérêt, ceux qui croient savoir, comme eux, le prix d’une édition bien faite et ce que vaut un seul mot remis en sa vraie place dans le texte d’un grand écrivain. Ne poussons pas trop loin le respect des autographes. Il ne suffit pas de pouvoir « appliquer — au n° 9,202 de la Bibliothèque nationale — les procédés de déchiffrement qu’on applique aux textes anciens » pour pouvoir éditer les Pensées de Pascal. C’est quelque chose, ce sera même beaucoup si l’on veut, ce n’est pas tout, d’autant qu’ici nos bons déchiffreurs ont pour les aider à bien lire, deux excellentes copies de l’autographe, dont l’une au moins est du XVIIe siècle, très claires, parfaitement lisibles, autour desquelles on ne mène pas grand bruit, il est vrai, mais qu’on ne laisse pas, — et l’on