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de l’âme et la certitude d’une vie à venir. Tel est le programme du cours de philosophie. Ainsi Diderot prescrit aux maîtres de démontrer ce qui à ses yeux est indémontrable et de prouver l’immortalité de l’âme, à laquelle il ne croit pas. C’est le suprême effort de l’enseignement officiel de la métaphysique et de la religion, qui sont, aux yeux de Diderot, des nécessités de politique et des illusions d’état.

Nous ne voulons pas insister sur ce singulier phénomène de la contradiction humaine et philosophique, qui, je crois, n’a jamais été poussée plus loin, mais qui se renouvellera peut-être dans les époques de transition et de lutte, dans les époques critiques, où l’esprit positiviste dominera dans les gouvernemens de l’avenir, sans que ces gouvernemens se croient assez forts pour rompre avec l’église, et où l’on verra peut-être un jour ce scandale d’un état irréligieux administrant une église dont il n’admet plus ni un seul principe ni un seul dogme. Ici encore Diderot a devancé les temps, et il est curieux d’étudier en lui la première manifestation de ce conflit de conscience dans le pouvoir. Ce pouvoir que représenta un instant Diderot resta d’ailleurs imaginaire. Son projet n’a jamais eu un commencement d’exécution et l’impératrice Catherine lui a donné la plus honorable des sépultures avant qu’il ait vécu, dans sa bibliothèque.

Nous avons réuni à dessein l’examen de ces deux ouvrages, très curieux tous deux, que nous ont restitués les cartons de l’Ermitage, la Réfutation du livre de l’Homme et le Plan d’une université. Nous les avons réunis comme des contrastes, comme des types de ce que cet esprit puissant et déréglé a de meilleur et de pire. Dans ces deux ouvrages, c’est la même fougue d’improvisation, c’est le même feu de tempérament, c’est le même éclat d’éloquence mêlée à la plus insupportable emphase. — Mais dans l’une, la Réfutation, cette fougue se porte presque tout entière du côté de ses sentimens, dans l’autre ouvrage elle se porte du côté de ses passions. Par ses sentimens, qui sont nobles, élevés, généreux, Diderot est un enthousiaste ; par ses passions qui sont des haines, Diderot est un fanatique. Car il y a, on le sait, un fanatisme à rebours, et l’auteur de ce livre en est un des plus parfaits modèles. Enthousiasme et fanatisme, c’est bien là ce qui résume ce talent extraordinaire qui, après vous avoir rebuté, vous reprend et vous ravit, et après vous avoir entraîné presque jusqu’à l’admiration, provoque tout à coup la colère et la pitié.


E. CARO.