Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/150

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des cipayes, dans laquelle le ministère affecta d’abord de ne voir qu’une échauffourée sans importance. Il fut démontré que le gouvernement anglais n’avait ménagé suffisamment chez les Hindous ni le sentiment national ni les préjugés religieux ; qu’il n’avait tenu aucun compte des avertissemens qu’il avait reçus, qu’il avait manqué d’énergie autant que de prévoyance, et que sa mollesse avait laissé prendre à l’insurrection un formidable développement. Ces questions furent traitées par M. Disraeli dans un admirable discours qui captiva pendant trois heures l’attention de la chambre des communes et qui attestait chez l’orateur une grande sûreté de vues et une étude approfondie des affaires anglo-indiennes. La plupart des jugemens de M. Disraeli ne tardèrent pas à recevoir soit des témoignages de fonctionnaires supérieurs de l’Inde, soit des documens publiés par le gouvernement lui-même, une éclatante confirmation. Ce discours peut être considéré comme la préface du bill que M. Disraeli devait présenter, l’année suivante, et qui est encore aujourd’hui la charte de l’Inde. Au lendemain des massacres de Lucknow et de Cawnpore, lorsque les idées de répression et de vengeance étaient les seules qui se fissent jour dans la presse anglaise, M. Disraeli ne craignait pas de dire à ses compatriotes que la clémence et la justice seraient les fondemens les plus solides de la domination britannique ; et il demandait au ministère de respecter les convictions religieuses et les traditions nationales des Hindous. Voici quelle était la conclusion de ce discours : « Le conseil que j’ai à vous donner est celui-ci : que vous receviez la nouvelle d’un succès ou d’un échec, vous devez, sans perdre de temps, dire au peuple de l’Inde que ses rapports avec sa véritable maîtresse et souveraine, la reine d’Angleterre, vont devenir plus étroits. Vous devez, à cet égard agir immédiatement sur l’opinion de l’Inde, et l’on ne peut agir sur l’opinion des nations orientales que par l’imagination. Vous devez sans retard faire partir pour l’Inde une commission royale chargée, au nom de la reine, de faire une enquête sur les griefs des diverses classes de la population. Vous devez adresser au peuple de l’Inde une proclamation royale déclarant que la reine d’Angleterre n’est pas une souveraine qui veuille approuver la violation des traités ni porter atteinte aux règles sur lesquelles la propriété repose ; qu’elle est au contraire une souveraine qui respectera leurs lois, leurs usages, leurs traditions, et par-dessus tout leur religion. Dites cela, non dans un coin, mais avec un éclat et un retentissement qui commandent l’attention et éveillent les espérances de tous les Hindous ; vous obtiendrez un résultat que toutes vos flottes et toutes vos armées ne vous donneront pas. » Cette déclaration remarquable « qu’on n’agit sur l’opinion des nations orientales que par l’imagination » n’est-elle pas le premier jalon de la politique