Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/167

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un admirable discours qui transporta la chambre des communes, et qu’il termina par ces mots : « Pour le repos du pays, votez la réforme et renversez demain le ministère. »

M. Gladstone avait préparé, pour la discussion des articles, une série d’amendemens. Le premier et le plus important restreignait une des concessions faites par le gouvernement, et avait pour objet de permettre aux whigs et aux radicaux de se rencontrer dans un vote commun. Cet amendement, après un vif débat, fut rejeté à une majorité de dix-neuf voix. Dès ce moment, le sort du bill parut assuré. Néanmoins M. Disraeli demeura toujours sur la brèche, ne se reposant sur personne du soin de défendre les détails du bill, et pendant plus de deux mois que la discussion des articles se prolongea, il parla tous les jours et souvent plusieurs fois par séance. Il eut la satisfaction de faire voter le bill tel qu’il l’avait préparé, à deux exceptions près. La clause qui attribuait un double vote aux électeurs réunissant deux des conditions exigées pour être inscrit sur les listes électorales fut abandonnée spontanément par le ministère : un amendement qui abaissait le cens exigé des électeurs de comté fut accepté par voie de compromis sur l’initiative de quelques membres du parti conservateur. Lorsque le bill fut définitivement adopté, la chambre des communes, par un mouvement soudain, éclata en applaudissemens, rendant ainsi hommage à l’énergie, à la persévérance et au talent que M. Disraeli avait montrés pendant cette lutte de plus de trois mois. L’influence de lord Derby sur la chambre haute triompha des hésitations et des résistances des lords ; et le parti conservateur s’acquit ainsi l’honneur de compléter l’œuvre de 1832 et de donner au ’système électoral de l’Angleterre l’assiette la plus large et la plus libérale.

Quelques jours après le vote définitif de la loi, au banquet annuel du lord maire, M. Disraeli disait : « J’ai assisté, dans le cours de ma vie, à la fin de bien des monopoles ; nous venons de voir finir le monopole du libéralisme… Le parti tory a repris dans le gouvernement du pays sa fonction naturelle, qui est d’être l’expression du sentiment national. » Le chancelier de l’échiquier avait attaqué à la racine les préjugés et les préventions qu’une portion considérable de la population nourrissait contre les tories ; en libéralisant son parti, il avait renversé les barrières qui empêchaient les classes moyennes et surtout les classes laborieuses de venir à lui ; il lui avait préparé dans l’accession de forces nouvelles des élémens sérieux de popularité et de puissance ; mais l’expérience pouvait seule montrer combien ses calculs étaient justes et avec quelle perspicacité il avait lu dans l’avenir. Beaucoup de conservateurs ne cachaient pas leur inquiétude, et une expression employée par lord Derby : « Nous