Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/228

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l’empereur a frémi, lui aussi, et que sacrifiant à la sûreté de ses peuples ses vieilles sympathies pour la Russie et la tendre affection qu’il a toujours portée à son neveu, il a signé, la mort dans l’âme, tout ce qu’on a voulu ?

Je viens vous annoncer une grande nouvelle,
Nous l’avons, en donnant, madame, échappé belle :
Un monde près de nous a passé tout du long,
Est chu tout au travers de notre tourbillon,
Et s’il eût, en chemin, rencontré notre terre,
Elle eût été brisés en morceaux comme verre.


Il ne faut pas croire trop facilement aux comètes et aux ravages qu’elles peuvent faire ; mais il y a des gens intéressés à ce qu’on y croie, et quand l’Allemagne frémit, on peut être sûr qu’ils y trouvent leur compte.

La vive polémique qui s’est engagée naguère entre la presse russe et la presse allemande a fait beaucoup de bruit ; mais l’Europe ne s’en est émue que médiocrement ; elle sait que ce ne sont pas les journalistes qui décident de la paix et de la guerre et qui font parler les canons. Les Allemands ont peu de sympathies naturelles pour les Russes, et les Russes le leur rendent bien. L’Allemagne n’aime pas à se rappeler tout ce que l’empereur Alexandre et le prince Gortchakof ont fait pour elle en 1870. Il lui semble que sa gloire en est diminuée. Frédéric II disait avec sa crudité de langage habituelle : « L’alliance russe est une alliance d’ostentation, destinée à couvrir mes derrières. » Dans ces dernières années, l’alliance russe a été beaucoup plus qu’une alliance de pure ostentation, elle a rendu à l’ambition prussienne les services les plus effectifs et les plus signalés. On s’en souvient trop à Moscou et à Saint-Pétersbourg ; les journaux qui paraissent dans « la troisième Rome, » ainsi que dans la ville a où les rues sont humides et où les cœurs sont secs, » rappellent trop souvent à l’Allemagne les obligations et la dette qu’elle a contractées. Les Allemands prennent facilement la mouche, et depuis quelque temps ils éprouvent le besoin de s’illustrer à leur tour par leur ingratitude. Pendant la. guerre d’Orient, ils ont eu peine à comprendre et à excuser les égards excessifs que le chancelier de l’empire germanique paraissait avoir pour les convoitises moscovites. S’il avait prononcé au lendemain de la prise de Plevna ce Quos ego qui endort les vents et réprime les tempêtes, l’Allemagne tout entière eût applaudi à son impérieuse sommation.

Il règne aussi en Allemagne une disposition assez générale à donner à l’alliance autrichienne la préférence sur l’alliance russe. L’entente cordiale des trois empereurs n’y a jamais été populaire ; on aime mieux s’entendre à deux, et c’est sur les bords du Danube qu’on serait