Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/39

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


phénomène fort explicable et par la constitution physiologique et par l’âge de l’individu. Goethe n’assistait plus à ce qui se passait qu’en simple spectateur ; mais, tout en sentant bien que l’évolution ne se faisait pas pour lui, il s’irritait contre l’antagonisme des gouvernemens. Cette rage idiote de conservation où s’abandonnait l’Europe monarchique l’indignait sourdement. Protester à voix haute, son grand âge et sa position, ses attaches officielles de tous les temps, l’en empêchaient. Un moyen terme s’offrait heureusement ; n’avait-il point là son Faust, le vieux grimoire à tout usage, le livre magique et sempiternel propre à recevoir toutes les confidences, le testimonium artis et vitœ, où vinrent se classer à leur date les scènes politiques de la seconde partie ? La réaction qui suivit en Allemagne les guerres pour l’indépendance l’avait péniblement affecté, lui et son prince. « L’indignité de l’heure présente » le consternait et, dans l’absence de liberté de la presse, son diable familier lui servit d’organe. Méphistophélès, en qualité d’aide de camp, accompagne Faust chez l’empereur ; Goethe saisira cette occasion pour émettre ses vues et sa critique, tout en se maintenant dans la généralité, il s’arrangera de manière que chaque trait porte, et son vers machiavélique, irréprochable aux yeux de la censure, n’en atteindra pas moins l’état de choses. Ironie assurément fort bénigne et qui ressemble à ce genre d’opposition que j’ai vu de mes yeux Alexandre de Humboldt mener sous cape à la cour de Frédéric-Guillaume IV. En matière de libéralisme, comme en toutes les choses de ce monde, il y a manière de s’y prendre avec goût, Chacun fait ce qu’il peut, et l’histoire ensuite prononce.


VII

Goethe qualifie « d’incommensurable » cette tâche qu’il s’était imposée de laisser son travail dormir par intervalles pour ne le reprendre que lorsqu’il se sentait lui-même en des conditions spéciales de maturité. Et qu’on ne s’y trompe pas, c’est à ce procédé systématique d’élaboration, à cet experimentum in ingenio proprio et anima, que l’œuvre doit d’être ce qu’elle est : un monument de culture historique bâti pour des siècles. La première partie de Faust telle que nous la possédons aujourd’hui parut pour la première fois en 1808, immédiatement avant les Affinités électives et la Théorie des couleurs ; Riemer et Eckermann font remonter les origines du