Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/392

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jusqu’à ce qu’ils tombassent en pleine décomposition. Au milieu de l’hiver, il fit une rapide excursion au Havre pour revoir la mer. Toutes ces études préparatoires achevées, Géricault s’enferma dans son atelier ; il y vécut six mois dans une claustration presque absolue, travaillant du matin au soir, sortant rarement et ne recevant que des modèles et deux ou trois amis intimes. Le Radeau de la Méduse fut achevé à temps pour être envoyé à l’exposition de 1819. Mais quelques jours avant l’ouverture du Salon, qui eut lieu cette année-là au foyer du Théâtre-Italien, Géricault, admis à venir voir son tableau en place, s’aperçut que toute la droite de la composition était vide. Il n’y avait pas une heure à perdre. Il apporta couleurs et pinceaux, et l’un de ses amis, M. Martigny, posant pour l’attitude, il improvisa la belle figure drapée étendue au bord du radeau.

Quand on connaît l’accueil qui fut fait à la Méduse, on est confondu et indigné. Cette composition si originale, si savante et d’un si grand effet, ce dessin magistral, ce puissant modelé des torses nus où se joue la lumière accusant des musculatures à la Michel-Ange, ces audacieux raccourcis, cette touche ferme et large précisant et enveloppant les formes, cette science du clair-obscur, cette vigoureuse couleur volontairement tenue, à cause du sujet auquel elle s’approprie si bien, dans l’austère harmonie des gammes sombres, ne trouvèrent que l’indifférence et la réprobation. Le public ne comprit rien à ce chef-d’œuvre ; la critique le traita avec un dédain ironique. « Il me presse, dit Kératry dans son Salon de 1819, d’être débarrassé de ce grand tableau qui m’offusque quand j’entre au Salon. » Ce tableau qui offusque Kératry, c’est la Méduse ! Et cette ridicule parole n’était pas seulement l’expression d’une opinion personnelle. Le critique se faisait ici l’écho de l’opinion unanime des amateurs, du public et même de la plupart des artistes. Celui qui parlait en son nom seul, c’était Delécluze, qui, tout en ayant le tort de comparer le faire de Géricault à la manière lâche de Jouvenet, avait au moins l’honneur de reconnaître de grands mérites à la Méduse et de faire ressortir « l’idée vraiment forte qui unit tous les personnages à l’action. » Les récompenses du Salon se composaient alors de deux prix : l’un de 10,000 francs, l’autre de 4,000 francs, que le jury, composé des membres de l’Institut, décernait aux auteurs des deux meilleurs tableaux d’histoire et de genre. Le nom de Géricault ne fut mis que le onzième sur la liste des peintres dignes d’obtenir un prix. Il est inutile d’ajouter