Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/493

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précaire que l’ambition dévorante de Napoléon avait faite à leurs intérêts ; les seconds n’osaient pas encore lever la tête, mais ils attendaient avec anxiété les résultats de la nouvelle campagne en vue de laquelle la nation faisait alors de gigantesques préparatifs.

L’armée française soupirait après la paix. Les généraux, sans exception, avaient peu de confiance dans une lutte qui devenait plus qu’inégale, du moment où de nouveaux alliés venaient se joindre aux Russes et aux Prussiens. Les efforts des gouvernemens de la confédération du Rhin pouvaient à peine contenir la haine du peuple allemand pour Napoléon ; la conduite de ces gouvernemens eux-mêmes commençait à devenir équivoque ; l’Europe n’en tournait que plus avidement ses regards vers l’Autriche.

Dans de pareilles conjonctures, l’apparition du ministre des affaires étrangères autrichien au quartier-général de Napoléon ne pouvait être regardée par les chefs de l’armée française que comme un événement décisif par les résultats qu’il amènerait. Voilà l’impression que je pus constater en arrivant à Dresde. Il me serait difficile de rendre l’expression d’inquiétude douloureuse qui se lisait sur le visage de ces courtisans et de ces généraux chamarrés d’or qui étaient réunis dans les appartemens de l’empereur. Le prince de Neuchâtel (Berthier) me dit à demi-voix : « N’oubliez pas que l’Europe a besoin de paix, la France surtout, elle qui ne veut que la paix. » Je ne me crus pas tenu de répondre, et j’entrai dans le salon de service de l’empereur.

Napoléon m’attendait, debout au milieu de son cabinet, l’épée au côté, le chapeau sous le bras. Il s’avança vers moi avec un calme affecté et me demanda des nouvelles de la santé de l’empereur. Bientôt ses traits s’assombrirent, et se plaçant devant moi, il me parla en ces termes : « Ainsi, vous voulez la guerre ? C’est bien, vous l’aurez. J’ai anéanti l’armée prussienne à Lützen ; j’ai battu les Russes à Bautzen ; vous voulez avoir votre tour. Je vous donne rendez-vous à Vienne. Les hommes sont incorrigibles, les leçons de l’expérience sont perdues pour eux. Trois fois j’ai rétabli l’empereur François sur son trône ; je lui ai promis de rester en paix avec lui tant que je vivrais ; j’ai épousé sa fille ; je me disais alors : Tu fais une folie. Mais elle est faite. Je la regrette aujourd’hui. » Ce préambule me fit sentir mieux encore combien ma situation était forte ; à ce moment décisif, je me regardai comme le représentant de la société européenne tout entière. Le dirai-je ? Napoléon me parut petit. — « La paix et la guerre, répondis-je, sont entre les mains de votre majesté. L’empereur mon maître a à remplir des devoirs devant lesquels s’effacent toutes les autres considérations. Le sort de l’Europe, son avenir et le vôtre, tout cela dépend de vous seul. Entre les aspirations de l’Europe et vos désirs, il y a