Page:Revue des Deux Mondes - 1879 - tome 36.djvu/618

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possible au moment de la guerre de Crimée, commence à se relâcher, puis se resserre une dernière fois pour se dénouer enfin peu à peu et faire place à une froideur marquée. C’est pendant ces trois années que la politique du second empire abandonne la défense de l’équilibre européen, qui lui avait si bien réussi, pour se jeter dans une voie tout opposée, au terme de laquelle elle devait rencontrer de si cruels mécomptes.

Personne peut-être, en Europe, n’a été plus au courant que le prince Albert, de toutes les intrigues diplomatiques qui se sont croisées et enchevêtrées pendant cette curieuse période. Non-seulement il possédait l’absolue confiance de la reine Victoria, qui avait trouvé dans le plus attentif des maris l’ami le plus sûr et le conseiller le plus sagace ; non-seulement il avait des relations de famille ou d’amitié avec toutes les cours de l’Europe, sauf toutefois avec celle de Russie, mais il avait fini par conquérir, malgré des résistances qui furent parfois très vives, un crédit presque sans bornes auprès des hommes d’état anglais que le jeu des institutions parlementaires portait tour à tour au pouvoir [1]. Si la discrétion et le tact, qui étaient les traits dominans de son caractère, l’engageaient à ne jamais faire montre de son influence, elle n’en était pas moins grande, bien au contraire. Rien ne se faisait, surtout dans la politique étrangère, sans qu’il fût averti, consulté et presque toujours écouté. Ses notes, ses lettres ses conversations, sont donc le miroir le plus fidèle des négociations secrètes de son temps.


I

L’année 1856 venait de finir. Qui de nous ne se souvient de la brillante situation qu’avaient alors l’empire et l’empereur ? La guerre d’Orient était terminée, le traité de Paris signé, l’équilibre de l’Europe raffermi. Imaginons un instant que Napoléon III, satisfait des résultats inespérés qu’il venait d’obtenir, eût évité toute guerre nouvelle et se fût contenté de développer tranquillement les ressources d’un empire vaste, prospère, redouté ; qui peut dire que les destinées de la France et celles de la dynastie napoléonienne n’auraient pas été changées ? Cependant, au milieu des joies du triomphe, au milieu des acclamations du peuple de Paris battant des mains au retour des troupes de Crimée, au milieu des caresses de toutes les vieilles cours, étonnées et charmées de trouver chez l’héritier du nom de Napoléon tant de modération dans la victoire, l’idée d’un remaniement général de la carte d’Europe couvait dans

  1. Voir à ce sujet, dans la Revue du 15 décembre 1877, la très curieuse étude de M. Saint-René Taillandier : Lord Palmerston et la Question du prince Albert.